L’anachronisme conceptuel: un cas de l’éducation de chez nous

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
L’anachronisme conceptuel: un cas de l’éducation de chez nous

 

Rabat – J’ai assisté il y a quelques jours à un débat que je pensais faire partie d’un passé plié. Le souci des discutants était de savoir comment, d’une part, réintégrer le par-cœur dans les différents niveaux de l’éducation depuis le primaire, voire le préscolaire, et d’autre part, comment neutraliser l’effet des supports électroniques, des médias sociaux et de l’Internet en général et endiguer leur invasion du système éducatif. Le verdict est sans appel. Le consensus était que c’est la technologie qui est responsable de tous les maux dont souffre le système. Elle est incriminée dans les défaillances en matière des apprentissages tant des fondamentaux de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique que des aspects spécifiques du curriculum telles les valeurs, l’esthétique, la rėflexion et la construction de la personnalité et la perpétuation de l’identité, que des attitudes et du comportement social.

La  solution que tout ce beau monde s’accorda à préconiser ne fut pas moins tranchée que le verdict. Il faut bannir tout ce qui est communication électronique de l’enseignement primaire et collégial et n’introduire l’informatique qu’à partir du lycée. Quant aux médias sociaux, et les technologies de l’information en général, ils seront tolérés plus tard quand les apprenants auront été immunisés contre les stratégies maléfiques qui s’attaquent à leur culture, leurs traditions, leur religion, leur identité et leur civilisation ! Nul besoin de souligner qu’aucun de ces concepts ne fut défini et que tous prétendaient en avoir la même compréhension !!!

Au centre du débat, toutefois, il n’y avait ni argumentaire basé sur des hypothèses ou des théories d’apprentissage ni sur des préceptes de la pédagogie et de la didactique. Le débat se fît, par contre, sur la base d’une tradition hypothétique et d’une expérience personnelle idéalisée  toutes deux prises comme témoignage d’une réussite exemplaire et, d’un ensemble de convictions soutenant un parcours sans failles. On dirait que les discutants défendant cette thèse avaient réussi l’exploit de faire sortir le pays de toutes ses difficultés et de ses problèmes par leur savoir et par les méthodes dont ils vantaient le mérite. Ils avaient tendance à oublier que c’étaient eux et leurs disciples qui tinrent la barre du secteur qu’ils critiquaient pendant des décennies et ne purent rien pour lui éviter de chavirer !

Aussi a-t-il été soutenu que l’apprentissage par cœur de grands classiques surtout ceux en vers rythmés et à courtes cadences, y compris des référentiels religieux, développe la mémoire, la culture et l’intelligence et forme le caractère. La répétition orale, individuelle et en chœur, et par écrit, passant par l’apprentissage des règles est supposée permettre automatiquement aux plus doués d’acquérir toutes les connaissances requises à chaque niveau scolaire. Ainsi, l’économie de l’exploration intellectuelle, structurelle et sémantique du langage et du discours est faite et les attitudes et les compétences mentales et cognitives supérieures sont démobilisées et désinvesties. Mon étonnement initial s’évapora très vite, toutefois. En effet, il y a de nous un peu plus de deux décennies, une personnalité qu’on présentait comme référence en matière d’éducation, car philosophe à l’origine, ancien haut fonctionnaire de l’UNESCO et conseiller au sommet de l’État à l’époque, m’invita à confectionner un programme d’enseignement des langues pour un projet pédagogique qui, de son avis expert, devait faire école.

Digression nécessaire

En préface à notre première rencontre pour discuter des détails du projet, le sieur commença par faire la critique de méthodes qu’il avait vu pratiquées dans des écoles qu’il avait pu visiter au Maroc et à l’étranger. De mémoire, il me revient les termes dédaigneux laconiques dont il descendit une institutrice qui faisait danser et jouer ses petits élèves en leur faisant faire des sons d’animaux. « À leur âge, on avait déjà appris plusieurs sourat du Saint Coran, et c’était pas en jouant mais à coups de bâtons qu’on oublie jamais …. Faites moi un cours avec des poèmes anciens et des séances d’apprentissage du Coran … Rien de pareil pour maîtriser la langue. C’est comme ça que nous avons tous appris …. Ces nouvelles méthodes dites modernes ne sont pas pour nous … Le par-cœur, s’il vous plaît, doit être le socle de notre programme … « .  Il s’agirait, donc ou peut-être, d’une culture transmise et promue par des intellectuels modèles …

La messe est dite.

La fonction de l’apprentissage scolaire se résumerait donc à mater l’esprit, museler la raison critique et à éliminer ceux qui ne se plient pas à la tradition et qui ne se soumettent pas aux contraintes tant mentales que physiques des procédés initiatiques.

La technologie de l’information est une fenêtre sur la différence qu’il s’agit de laisser close le temps qu’il faudra pour compléter le façonnage des esprits, l’initialisation des mentalités, le formatage des attitudes et l’ancrage des convictions. Les vues que permet une fenêtre qui s’ouvre sur l’univers dans son entièreté étant difficiles aux responsables de l’éducation à contrôler à distance par défaut de savoir et de carence d’imagination, elles seront tout simplement décrétées immorales et, donc, interdites d’accès. En effet, parce qu’ils ont peur pour leurs statuts de la puissance de l’informatique et des capacités émancipatrices des modèles de communication des médias sociaux et parce qu’ils ne savent pas comment ils peuvent être utilisés dans un paradigme nouveau de la relation apprentissage-enseignement-contenu-savoirs-aptitudes, les gardiens du temple les combattent et les récusent.

Pour les opposants aux nouvelles technologies, renoncer à leurs traditions serait accepter de reconnaître leur propre échec, et donc, l’obligation de passer le témoin à d’autres et les laisser prendre la relève. De même, donner la main aux enseignants et aux apprenants sur leurs propres objectifs et leurs processus d’apprentissage serait pour eux perdre les pouvoirs qu’ils jugent devraient être les leurs et une menace aux prérogatives, voire à l’autorité, qu’ils estiment ils devraient avoir sur toute la société.

Ce qu’ils craignent et/ou ce qu’ils ignorent

La puissance de l’ordinateur en éducation est émancipatrice parce que :

  1. Elle libère l’apprenant des approches linéaires basées sur les théories classiques de Piaget et consorts qui lui imposaient de mettre en veilleuse toutes ses aptitudes et ses intelligences quand l’une est sous tension et lui interdisent de capitaliser les approches multi-tâches.  
  2. Avec l’ordinateur et l’Internet, l’apprenant peut mettre à concurrence simultanément en interaction plusieurs niveaux cognitifs et plusieurs processus intellectuels.
  3. L’ordinateur permet de créer des situations virtuelles pour l’exploration, la simulation, la vérification des hypothèses et la pratique.
  4. L’ordinateur, quand il est animé par Internet, libère l’usager, ici aussi bien l’enseignant que l’apprenant, du contrôle exclusif de l’autorité qui s’accorde arbitrairement le droit de choisir pour lui les connaissances et la valeur à leur assigner et le droit d’administrer ses apprentissages, sa manière de réfléchir et d’être, et donc, le soustrait à l’influence totale, à la manipulation et à l’aliénation de cette autorité.
  5. L’ordinateur libère l’enseignant des tâches répétitives et des routines et lui dégage du temps et de l’énergie pour des interventions individualisées et plus intelligentes et un suivis de plus près des apprenants.
  6. L’univers virtuel que l’ordinateur permet de concevoir crée les conditions dans lesquelles  les concepts de l’acquisition par essai et erreur et par tâtonnement se transforment en pouvoir de l’apprenant de construire le savoir et de se l’approprier par l’expérience et l’observation directes et indirectes, la déduction, la généralisation et l’abstraction.
  7. L’ordinateur et l’Internent sont à même de lever toutes les contraintes liées à la disponibilité du matériau didactique sous toutes ses formes possibles et à moindres coût. L’institution éducative ne peut plus ne pas intégrer le facteur informatique dans son acception la plus large dans ses stratégies et en faire le moteur et le réacteur de décollage. Pour ce faire, elle doit, pour une fois, se remettre aux professionnels et aux spécialiste et comprendre qu’elle ne s’en sortira pas des amateurs ou des individus qui auraient appris sur le tas. C’est une œuvre de professionnels qu’il lui faut entreprendre et dans les règles de l’art.
  8. Contrairement à certaines pratiques, par ailleurs lourdent critiquées, qui réduisent l’usage de l’ordinateur en classe à des présentations monotones parce que statiques et linéaires , la puissance de l’informatique ne réside pas dans cette fonction primaire mais dans sa capacité à engager l’intellect et la personne totale dans l’expérience de la découverte, la simulation, la formulation et re-formulation des hypothèses après vérification, le contrôle des variables, etc. .

 

Pour chacune de ces fonctions pédagogiques et didactiques, des instruments ont été conçus et validés par les professionnels et à pratiquement pour tous les niveaux de l’enseignement. Que nos discutants experts n’en soient pas au courant ou n’y croient pas ne change rien au fait qu’ils aient déjà fait la différence dans la qualité, la performance et la pertinence des systèmes éducatifs qui s’y sont mis. La cohue qui règne dans le domaine doit faire place à la sérénité, à la cohérence et à la pertinence.

Nonobstant l’importance de la mémoire et de la mémorisation dans l’acquisition de certaines compétences et de la pratique dans le développent des aptitudes cognitives et académiques, il sera à retenir qu’elles seront plus fonctionnelles et durables quand elles seront approchées par l’intelligence, l’exploration, l’analyse, la synthèse, la généralisation, l’abstraction et la mise à contribution de la création du sens et de la signification et de la résolution de problèmes pertinents à l’apprenant. Le développement de toutes et de chacune de ces facultés peut être amorcé, accéléré, approprié et soutenu par des projets informatiques dont il s’agira d’initier les enseignants lors des différentes étapes de leur formation et dont il s’agira d’en faire une culture pour l’ensemble des intervenants et des bénéficiaires du système éducatif.

La tendance est latente, tout comme celle préconisant le retour au châtiment corporel à l’école, plusieurs s’en défendent et s’en cachent en public mais vous le confirmeront si vous êtes dans leur confidence. Certains départements et ONG, ceux s’activant dans l’enseignement de la langue anglaise, par exemple, et certains professeurs des écoles d’ingénieur sortent du lot et font même du messianisme pour faire avancer la pratique et la réflexion dans le domaine mais beaucoup reste à faire et ne se fera pas par des efforts individuels ….

 

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