Le terrorisme dans tous ses états

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Le terrorisme dans tous ses états

 

Rabat – Je me suis trouvé dernièrement dans une situation précieuse et rare avec des personnes d’un grand savoir, d’intelligences exceptionnelles et d’expériences aussi variées et pertinentes que directes sur le terrain dans toutes ses déclinaisons et ses dimensions tant professionnelles, politiques, académiques que diplomatiques et opérationnelles, tous discutant, chacun de ses perspectives nationale et professionnelle mais aussi personnelle, du sujet le plus brûlant et le plus urgent de notre temps, à savoir, le terrorisme. Ma grande frustration fut que j’ai suivi les débats sans pouvoir y participer. Ma revanche est que libéré de toute rėserve, je pouvais élaborer, dans l’intimité de ma conscience, des questions, des remarques, des commentaires, des critiques, des alternatives aux divers arguments et des contributions affranchies. Dans cette missive, je livre le tout en vrac.

Les difficultés conceptuelles

N’étant pas vécu de la même manière par tous, le terrorisme ne se définit pas de la manière pour tous et par tous. L’expérience qu’une personne ou une communauté en fait, détermine la définition, et partant, les analyses qu’elle lui réserve, les sentiments et les attitudes qu’elle développe à son encontre et les solutions qu’elle lui envisage. C’est ainsi que des dizaines de définitions, parfois intégrant des considérations s’opposant et s’excluant mutuellement, cadrent directement les avis et les opinions, font le soubassement idéologique implicite des attitudes et motivent les divergences essentielles. D’où le défi de la cohérence de tout débat du sujet.

À voir la littérature et à suivre les discussions, à chacun des arguments proposé, des questions surgissent et le fragilise. En effet, aucune des hypothèses et des théories avancées ne sort indemne du débat. Qu’elles portent sur la genèse du terrorisme, les origines des récits idéologiques le légitimant ou le justifiant, son évolution, ses manifestations, ses positionnements sur le territoire, les ressources qui le soutiennent, ses mécanismes de recrutement ou les attitudes à lui opposer, toutes les hypothèses sont critiquées et toutes les théories démontées. Les échanges, même quand ils sont d’une grande courtoisie, ne peuvent pas être tendres en matière de contre argumentations et de critiques.

Le terrorisme dit islamique ou jihadiste : est-ce une question de religion ?

Aurait-il été l’extension naturelle d’une religion, dans notre cas l’Islam, le terrorisme aurait réussi à enrôler tous les adeptes de cette religion. Or, rien n’est plus naïf et erroné que de le penser. Toutefois, la religion et ses textes et ses récits fondateurs ont souvent été utilisés dans des stratégies de manipulation des esprits et des volontés. En effet, parce que la religion et les récits sur lesquelles elle fonde sa légitimité sont, en général, le domaine de l’émotion et des passions et sont des discours a-historiques et non rationnels, ils ne s’adressent pas à la raison ni sont-ils destinés à convaincre par la logique et l’évidence mais à persuader par les promesses de récompenses et les menaces de châtiments et de punitions. Parmi les récompenses les plus fortes, le refuge inégalable en confort et avantages charnels des égarés, des oubliés et des laissés pour compte.

La religion n’est pas centrale dans l’équation du terrorisme ni est-elle la solution unique aux  abus et torts qui lui sont faits. Elle peut être, par contre, un lieu où toutes les tranches et les groupes sociaux peuvent assister et prendre part au développement des idées de tous genres y compris les plus dévastatrices, aux débats les plus ésotériques et aliénants et aux échanges des procédés les plus meurtriers. Dans plusieurs cas, et à travers l’histoire de l’humanité et des religions dites du livre en particulier, les lieux du culte et les figures le représentant et l’officiant furent déterminant dans l’essor de vagues de violences extrêmes contre tous les réticents aussi bien de la même religion que des autres. Ce qui se voit actuellement dans certaines mosquées ainsi que ce qui s’entend du haut de perchoirs et de plateformes politiques occidentaux confirment que les religions du livre n’ont pas encore déposé leurs haches de guerre.

Pour les musulmans, les colonialismes, la création de l’État d’Israël sur des territoires qu’ils croient être les leurs, les guerres d’Afghanistan, d’Irak, de Syrie, du Yémen, de Libye, la division du Soudan, etc. sont des guerres de religion, contre l’Islam dans le cadre d’un projet global de son éradication totale. Pour de plus en plus de chrétiens, les attaques du 11 septembre, les attaques contre des installations institutionnelles et privées et contre des personnes civiles dans les rues, les centres commerciaux, les musées, les lieux de travail, sont des actes de guerre tout comme l’immigration des musulmans dans leurs pays qu’ils voient comme une menace contre leur religion et leur mode de vie.

Les uns et les autres puisent dans leurs histoires, leurs livres et leurs récits pour justifier leurs actes qu’ils décrivent, parfois, comme de l’autodéfense, et d’autres fois, comme des actes légitimes pour garantir le droit d’amener la parole de leurs Dieux aux autres et protéger le droit de ses autres à la recevoir. Dans ces efforts d’interprétation et de ré-interprétation pour accommoder les textes à des agendas spécifiques à chaque nouveau contexte et chaque nouvelle situation, la manipulation est le maître mot. Même en voulant éviter le renouvellement des lectures et des interprétations, les textes ne le permettront pas du fait qu’ils se déclarent, au moins en partie, ambigus et défendus à l’entendement des non initiés et que leur décodage s’améliore avec l’acquisition de la connaissance et du savoir. Par ailleurs, l’impact de cette manipulation est assuré en maintenant la lecture des textes et l’interprétation des récits l’exclusivité d’un personnel spécialisé et mandaté pour le faire.

La religion est donc, de par même son expression explicite, le refuge ou devraient se replier tous les adeptes afin de se protéger mais aussi de neutraliser les menaces de tout genre et par les moyens idoines à chaque situation et qui n’excluent pas l’exercice de la violence. Il est donc tout à fait naturel de retrouver des plaidoyers à caractère religieux dans les argumentaires politiques et dans les fondements des justifications morales, sociales et culturelles de la violence. Sortir de ce cycle ne peut pas, toutefois, se faire sans rompre totalement avec le discours religieux, le sortir du champs publique et le séparer de l’activité politique. C’est donc la critique du discours et du champs politiques afin de les apurer qu’il est urgent d’entreprendre.

Le discours illusion

Les illusions n’ont plus le même contrôle sur les esprits surtout ceux des jeunes en situation de vulnérabilité. L’idée que le monde soit devenu un village et que la mondialisation soit une félicité pour l’humanité ne les trompe plus. Les gens en général, et les jeunes en particulier, se comparent plus facilement qu’avant aux autres. Ils ne comprennent pas pourquoi ils ne sont pas autorisés à se déplacer librement dans ce village ni pourquoi ils n’y ont pas ce que d’autres ont à disposition pour en jouir. Ils voient les écarts et ne les acceptent plus. En toute logique, ils perdent confiance en ceux qui leur disent qu’ils sont comme les autres, qu’ils sont égaux et qu’ils ont les mêmes opportunités de se projeter et se réaliser dans le futur. La seule conclusion qu’ils peuvent faire est que les politiques et les élites sont en connivence et les trahissent, et c’est là la défaite de ces derniers ainsi que celles des alternatives qu’ils proposent.

Les subterfuges de la démocratie

Ils voient le discours sur la démocratie, les libertés individuelles et les droits humains se dissoudre dans la réalité qui neutralise la signification et les effets de leurs gadgets, de leurs rituels et de leurs instruments. Le jeu de ces éléments crée chez eux une turbidité conceptuelle et rend opaque les relations entre l’effort du discours qu’on leur oppose et la nécessité de ses conséquences. Au lieu, par exemple, que les élections résolvent des problèmes, comme on le leur dit, elles en créent et exacerbent les abysses entre les composantes de leur société et y consacrent les divisions, paradoxalement à l’origine des problèmes qu’on leur dit la démocratie est supposée résoudre. La structuration de l’administration contribue à créer des élites isolées et opposées à eux, qu’elles sont supposées servir. Le renforcement des armées, à l’origine conçues pour protéger l’indépendance et la souveraineté de leurs États, finit par les enfoncer dans des guerres civiles et/ou les livrer à de nouveaux colonialismes et à de pires impérialismes. La modernisation de l’éducation, voulue au départ généralisée et fondatrice d’un sens de citoyenneté et d’appartenance à une même nation, se retourne contre ces valeurs et devient le foyer de tensions tribales, régionales, idéologiques et un engin à fabriquer et à distribuer des privilèges. Les lois, les codes d’investissement, etc. s’avèrent tous au service de la minorité qui a présidé à leur élaboration et à leur rédaction. Non seulement la démocratie, devenue une illusion immatérielle, ne les motive plus, mais elle devient un leitmotive de rejet de tout ce qui vient d’ailleurs. Son échec est, peut-être, l’un des germes qui donnent naissance à l’extrémisme et au terrorisme,

La rėalité des revenants : Les défis de la responsabilité

Le cas du destin à réserver aux combattants revenant des foyers de tension est un bon exemple. La question de savoir si une personne qui se converti au terrorisme peut s’en repentir et retrouver une vie civile et civique respectueuse des valeurs et des lois de son pays et de sa communauté d’origine et y être réintégrée, comme on peut l’imaginer est loin de faire le consensus et le restera encore pour longtemps. Les contradictions constituant les arguments pour et contre ne seront pas, non plus, résorbées de sitôt. De même, les protocoles à suivre si des terroristes repentis devaient être recueillis et récupérés dans leurs pays d’origine ne feront pas le consensus très facilement. En effet, il restera à confirmer qu’une fois radicalisée, une personne pourra être dé-radicalisée, c’est à dire, d’une part, soustraite aux tourments de sa propre mémoire quand elle commettait des violences extrêmes sur des innocents et aux tourbillons psychologiques des argumentaires idéologiques qui les lui justifiaient et, d’autre part, réhabilitée dans l’humanisme, le civisme et la morale de la responsabilité et partant réintégrée dans les structures sociales et culturelles et dans les institutions juridiques et politiques de son pays et en assumer les conséquences.

Comme l’acte de quitter sa famille, ses amis et son pays pour aller rejoindre un groupe terroriste fut une décision politique et individuelle assumée dans sa totalité y compris ses défis et ses risques, le retour doit l’être aussi. Il ne s’agira ni de pardon, ni d’amnistie, ni d’oubli. Il s’agira d’une reddition des comptes et d’une prise de conscience de la gravité des actes et d’en assumer les conséquences. Ça sera à la communauté de décider des conditions de la transition vers la normalisation et des processus à mettre en place pour prendre en charge les retours et au cas par cas. Les expériences de l’Afrique du Sud et de l’Algérie sont des cas à étudier pour inspiration.

En effet, pour assécher un foyer de tension, il s’agira de rendre le départ des combattants possible, voire une meilleure option. Si les seules alternatives auxquelles ils pourront s’attendre se réduisent à la peine capitale, la perpétuité ou des décennies de travaux forcés loin de leurs familles, ils préféreront rester là où ils sont et mourir l’arme à la main, une ceinture à la taille ou un gilet explosif au tour de la poitrine.

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