Il est urgent de combattre la ‘Daechisation’ de la société marocaine

Samir Bennis
Docteur en relations internationales et diplômé d’études supérieures en sciences politiques, études ibériques, études diplomatiques, Samir Bennis avait entrepris des recherches postdoctorales diplomatiques à Madrid, avant de s’envoler à New York ...
Il est urgent de combattre la ‘Daechisation’ de la société marocaine
Yagiz Karahan / Reuters

New York – Quelques heures après l’attaque terroriste d’Istanbul qui a fait 39 morts et plus de 65 blessés, des millions de Marocains ont commencé à partager leurs opinions sur l’incident.

Le niveau de réaction du Maroc est monté d’un cran quand les médias ont rapporté que deux Marocaines ont perdu la vie dans l’attaque et quatre ont été blessées.

Ce qui est affligeant, c’est que, plutôt que de condamner l’attaque dans les termes les plus forts et rejeter sans équivoque l’assassinat des innocents, qu’ils soient musulmans, chrétiens, juifs ou athées, des milliers de personnes ont pris le débat à un tout autre niveau.

Ils ont commencé à se demander « comment ces gens rencontreront-ils Dieu après avoir perdu leurs vies une boîte de nuit? ». Ce qui a augmenté l’intensité de ce discours haineux est que les victimes marocaines sont des jeunes femmes qui se sont rendues en Turquie pour célébrer le Nouvel An. Compte tenu de la mentalité patriarcale qui prévaut au Maroc, je ne pense pas que les commentaires auraient atteint ce niveau si ignoble si les victimes marocaines étaient des hommes.

Est-ce ainsi que les musulmans devraient invoquer leurs morts et prier pour eux ? Ces soi-disant musulmans ont-ils oublié que l’un des principes fondamentaux de l’Islam est d’éviter la médisance et de se livrer à des préjugés contre autrui ? Ce qui est arrivé à ces innocents aurait pu arriver à n’importe qui d’entre nous.

Personne n’a le droit d’interférer dans les choix et les orientations des gens ou de proférer des diffamations contre eux. Le fait que certaines personnes aient osé dire que les « victimes méritent » ce sort horrible, simplement parce qu’elles étaient dans une boîte de nuit, les met à égalité avec les terroristes de Daech.

Il n’y a aucune différence entre un membre de Daech, qui tue des personnes innocentes dans un restaurant ou une boîte de nuit, et les soi-disant musulmans qui se réjouissent de la douleur des autres.

C’est choquant de voir des milliers de commentaires où leurs auteurs ne montrent aucune compassion envers les victimes, ni aucun signe de solidarité avec leurs familles.

Ces « prophètes » se croient-ils à l’abri des imprévus du destin ? Les sociétés arabes et musulmanes souffrent d’une sorte de schizophrénie et une hypocrisie dangereuses qui poussent une partie importante de l’opinion publique à proférer des propos injurieux contre des morts au lieu de prier pour eux.

Cette propension à se permettre de juger le sort des gens contredit totalement le message de l’Islam, comme le montre le Coran : « Est-ce eux qui distribuent la miséricorde de ton Seigneur? C’est Nous qui avons réparti entre eux leur subsistance dans la vie présente et qui les avons élevés en grades les uns sur les autres, afin que le uns prennent les autres à leur service. La miséricorde de ton Seigneur vaut mieux, cependant, que ce qu’ils amassent.  » (Coran 043: 31)

Les gens qui prétendent être «religieux», ne savent pas grand-chose de la religion eux-mêmes. S’ils avaient la moindre connaissance de la religion, ils ne se réjouiraient pas des malheurs des innocents qui, par malchance, se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

L’un des fléaux qui gangrènent les sociétés musulmanes est que certains gens ont tendance à donner la priorité aux manifestations superficielles de religiosité et à s’écarter de ses principes fondamentaux, tels que la bonté avec autrui, la bienséance et la propagation d’une bonne morale.

Ce qui est encore plus dangereux c’est l’existence d’une partie de pratiquants qui agissent comme s’ils avaient garanti leur place au paradis, ou comme s’ils avaient le droit de distribuer le pardon aux autres. Par conséquent, ils tendent à penser que quiconque ne pratique pas la religion comme eux ne mérite pas d’empathie ou de compassion. N’est-ce pas l’essence de l’idéologie de Daech ?

Ce faisant, ces gens oublient que la pratique des rituels religieux serait inutile en l’absence d’une bonne morale et une bonne conduite avec autrui.

Malheureusement, ce qui compte le plus pour beaucoup de musulmans, ce n’est plus la façon dont ils traitent les autres, mais plutôt des signes ostentatoires de religiosité tels que la barbe ou le fait de fréquenter les mosquées. Que des gens observent ces préceptes de la religion ne leur donne pas le droit de juger les autres, ou de les injurier. Bien qu’ils soient convaincus que leur pratique religieuse les rapproche de Dieu, Lui seul sait ce qu’ils tiennent dans leur cœur.

De même, Dieu seul sait ce que les autres tiennent dans leurs cœurs, et Lui seul a le droit de les juger. Quelle est la valeur d’un individu qui fait des prières sans appliquer les versets qu’il répète quotidiennement, lesquels appellent à la tolérance, au dévouement à la famille, aux orphelins et aux nécessiteux, et nous interdisent de médire d’autrui, etc. ? Combien d’entre nous connaissons des personnes qui ont l’air d’être de « bons pratiquants », alors qu’ils ont un comportement exécrable avec les autres, maltraitant leurs épouses et leurs parents ou rechignent à donner à manger aux pauvres ?

A l’opposé, n’y a-t-il pas beaucoup de personnes qui ne sont pas des pratiquants assidus, mais ont de bonnes manières et traitent les gens avec bonté, respect et tolérance ?

La présence au Maroc d’individus qui ont ces croyances superficielles est inquiétante. Certains de ces individus sont des «extrémistes» en herbe qui peuvent se transformer en terroristes et attaquer ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. Il y a un grand besoin d’éradiquer cette mentalité, inculquer aux gens la bonne morale et leur rappeler que l’essence de la religion est de protéger la vie des autres, que Dieu a interdit le meurtre des innocents et que la vie humaine est sacrée comme illustré dans le Coran:

« C’est pourquoi Nous avons prescrit pour les Enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes ».

Les médias et les universités sont appelés à jouer pleinement leur rôle dans la sensibilisation, la promotion de la tolérance et mettre l’accent sur le fait que l’islam rejette toute tendance à jeter l’opprobre sur les autres uniquement parce qu’ils adoptent un mode de vie différent ou ne sont pas pratiquants.

Il est plus urgent que jamais d’inculquer à nos enfants les vraies valeurs de l’Islam et sensibiliser l’opinion publique à la notion que la fréquentation des mosquées et la barbe n’octroient pas aux pratiquants un titre de sainteté ni une place au paradis et que Dieu seul est habilité à nous juger. A l’opposé, on devrait insister sur le fait que des personnes soient moins pratiquantes et qu’elles aillent dans des boîtes de nuit ne signifient pas qu’elles sont moins musulmanes ou méritent moins de compassion.

On devrait également éradiquer la vision patriarcale que notre culture impose aux femmes et enseigner à nos concitoyens et aux nouvelles générations que les femmes ont le droit d’aller dans des cafés, des restaurants et même des boîtes de nuit et que celles qui choisissent de le faire ne devraient pas être diabolisée et vilipendées.

De même, on devrait souligner que le message ultime de l’islam est la propagation des bonnes mœurs parmi les gens, et de nous aider à améliorer notre comportement avec les autres, indépendamment de leur religion, leur sexe, leur origines ethniques, comme le Prophète l’a dit : « J’ai été envoyé pour parfaire les bonnes manières. »

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