Heartstone ou la violence juvénile

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Heartstone ou la violence juvénile

 

Marrakech – Quand les soucis de l’identité sont précoces et se déclarent à la puberté, ils risquent d’être plus troublants et douloureux. Plus dévastateurs sont la perception des autres et leurs comportements. Les enfants peuvent être violents et insensibles au mal qu’ils font, voire, ils prennent du plaisir à infliger la souffrance. Dès les premières images on sait à quoi s’attendre, des enfants pêchent et tuent leurs prises avec une extrême violence. Mêmes les prises qui doivent être relâchées n’y  échappent pas.

L’enfant Thor, l’un du tandem autour duquel tourne l’histoire, ramène un cageot plein de poissons à sa mère. Elle l’accuse de l’avoir volé. Sa fierté en pâti. À la vue de la mère, et malgré les précautions de ne pas tomber dans les stéréotypes de la femme scandinave, on ne peut s’empêcher de penser à ses meurs. De la dispute entre mère et fils, nous comprenons que le père ne vit plus à la maison, que la mère n’a pas confiance en son fils et qu’elle ne se prive pas de prendre des partenaires, voire, d’en ramener à la maison parfois.

Fou de rage, Thor s’enflamme et s’enferme. Devant une glace, il scrute ses régions pubiennes et vérifie si du poil y a poussé. Il s’approche de la glace et se donne un baiser charnel. Il retire une touffe de cheveux d’une brosse et les place sur la région intime de son corps et se regarde. Il est surpris par ses sœurs qui le taquinent faisant des allusions encore peu claires.

Livrés à eux mêmes

Il sort rejoindre son ami, Christian. Sur leur chemin, le père de Christian est jetée d’un bar soûl et amoché. Il appelle son fils, ce dernier refuse de le regarder et de lui parler. Il continue sa marche avec Thor, ensemble ils se mettent à casser des voitures dans une carrière abandonnée. Livrés à eux mêmes, au volant d’un camion réformé, les deux adolescents simulent un départ au loin. Là aussi, commence ce qui ressemble beaucoup à des attouchements exploratoires. On se touche entre les jambes, on va chercher l’organe de l’autre, on se caresse les joues, on essaie de voler un bisou sur la bouche, on dirait que les deux adolescents se sondent. Tout se termine sur des fous rires et des emprises musclées. D’autres scènes viennent confirmer les douleurs de la découverte grandissante de la différence et de son acceptation d’abord, par soi-même, puis par les autres. La nuit est particulièrement difficile. L’autre défi est la vie même avec deux sœurs qui agissent et se comportent comme si leur frère n’était jamais présent. Elles se changent en sa présence, s’habillent, bougent et agissent comme pour l’exciter et le pousser au seuils de la patience. Est-ce des comportements spécifiques à la culture et la société danoises, on est tenté de conclure que quelque soit la réponse, l’enfant est mis à rude épreuve. Des rêves de combats torrides avec le corps et ses demandes ponctuent son sommeil. Christian se révèle d’un penchant nettement moins intéressé par les filles. Il esquive les invitations répétées d’une fille qui l’aime.

L’expression des passions amoureuses se fait dans un élan de violence protectrice de la tendresse qui ne cherche qu’à être donnée et partagée mais qui risque de révéler des faiblesses pour lesquelles l’adolescence n’a pas nécessairement le respect qu’elle mérite. À l’exception de son acolyte Christian, Thor ne trouve de soutien émotionnel chez personne d’autres. En raison de leur étroite relation, on les prend pour des homos et on les humilie.

 Horde d’adolescents déchaînés 

Une des deux sœurs de Thor fait de la peinture. Elle convainc les deux amis à poser pour elle l’un dans les bras de l’autre, elle insiste à ce qu’ils se touchent et se regardent avec tendresse. Elle les maquille en femmes. Elle promet de ne jamais montrer l’œuvre. Sa promesse fut rompue malgré elle et à son insu quand sa maison est envahie par une horde d’adolescents déchaînés sous l’effet de l’alcool venus faire la fête. Quand l’un découvre l’œuvre, les railleries, les insinuations deviennent franches et prennent la forme d’insultes. « Les pédales ont finalement décidé de sortir du placard » entendons nous. Une bagage éclate suivie d’une nouvelle escapade des deux amis. Ils deviennent la risée de tous. Le père de Christian en est mal. Il trouvera l’occasion de se rabattre sur son fils et de le rouer de coups et de l’humilier quand, sous la pressions de leurs amies, les deux acolytes empruntent deux chevaux, sans l’autorisation du propriétaire, pour faire une virée nocturne sous la tente. Thor ne sera pas puni, le propriétaire des bêtes ayant des visés sur sa mère.

Christian est au bord de la dépression. Quand il se tient au bord de la falaise les yeux fermés, le jour où son père les amène cueillir les œufs des oiseaux marins, on voit venir la fin tragique. Pour un moment on crut même que son père allait le pousser. Il le sauva à l’instant même que l’impression du suicide se matérialisa dans l’esprit du spectateur. À son tour, Thor donne des frayeurs quand il failli faire une chute fatale quand le jalon servant d’appui et de poulie à la corde de la descente céda et Christian et son père se retrouvèrent luttant avec son poids pendu à une corde incertaine. Une fois repêché, les deux adolescents tombent l’un dans les bras de l’autre. La charge émotionnelle de l’étreinte sous l’œil incrédule du père est telle que même les adolescents eux mêmes n’en revinrent pas. Plus tard, Thor demande à son ami d’essayer de ne plus être aussi étrange. La fille qui voulait sortir avec lui et qui fit tout pour l’amener à partager son lit finit par lui dire que ça ne serait pas tellement grave s’il était homo.

Thor perd sa virginité et en est extasié.

La pression montait et finit par avoir raison de l’adolescent qui se tire une balle dans la tête dans l’étable. Il est transporté à l’hôpital et sauvé in extrémis. « L’accident » coïncide avec les premières neiges. Thor est boulversé, il s’enferme, refuse de manger, de parler. Il vit sa crise aussi, est-il responsable de l’acte de son ami, ne l’y avait-il pas poussé en lui suggérant de ne pas s’accepter, de ne pas être ce qu’il est.

Ramené chez lui, incapable de bouger et de parler, les parents de Christian, en plein d’une procédure de divorce entendent l’éloigner du village, lui interdisent de voir les gens. À Thor, ils disent qu’il ne veut pas le voir. Ce dernier n’y croit pas et s’introduit dans sa chambre par la fenêtre. Il lui parle de venir le voir là où ils l’emmèneront.

La quête de l’identité et la lutte de l’affirmer une fois retrouvée, toutes différences culturelles et sociales prises en compte, engrangent les mêmes conflits et exposent aux mêmes résistances tant internes qu’externes. En effet, nonobstant l’initiative de l’amie de Thor qui se présenta chez la famille de Christian pour dire à sa mère la compréhension et le souci des enfants, l’impression est que le reste de la communauté se sentira soulagée par son départ, lui et sa famille.

Thor assagi et mûr

Là où Thor, Christian et d’autres pêchaient les poissons à l’ouverture du film, un enfant se débat avec un petit omble sauvage, la même espèce que les premiers avaient violenté et maltraité avant de le rejeter dans l’eau, il lui crache dans la bouche exactement comme l’avait fait Thor, et le remet à l’eau. La permanence de la tradition semble être assurée. Thor assagi et mûri, regarde comme amusé par le souvenir de son propre geste. La douleur et la souffrance de l’expérience initiatique ne le quitteront pas, elles resteront en ses profondeurs. Comme la pacification ne peut être ni seulement interne ni seulement externe, et qu’elle est soit les deux à la fois, soit elle ne sera pas, la quête est indivise, multi factorielle et multidimensionnelle. Elle ne distingue ni le social de l’individuel, ni les deux de l’existentiel. Elle engage dans l’ensemble des aspects du quotidien, de la perception qu’en font les divers membres de la société mais aussi dans les perspectives dans lesquelles l’individu construit ses projets de vie, se construit une identité et gère ses équilibres et sa dynamique .

Le jeu des adolescents, impressionnant et particulièrement juste, convaincant et créatif, en dit long de la qualité du directeur des comédiens et du scénario. Le cadrage et le travail cinématographique technique ont réussi à faire les éléments de l’environnement nordique, tantôt dure et hostile, tantôt accueillent et chaleureux faire échos aux émotions et aux passions et à marquer le rythme du déroulement du récit.

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