Les littératures francophones sont-elles décolonisées ?

Mustapha Saha
Sociologue, poète et artiste peintre, entre autres, Mustapha Saha se définit lui-même comme "ne courant aucun lièvre politique" et que seule "la gazelle culturelle l'intéresse"...
Les littératures francophones sont-elles décolonisées ?

 

Paris – Les littératures francophones décolonialisent leurs expressions, diversalisent leurs créations et s’affranchissent irrévocablement des validations métropolitaines. Ces littératures se libèrent enfin de leurs ghettoïsations historiques, géographiques, ethniques. L’ère de l’universalisme unilatéral, de la tutelle pyramidale, du contrôle moral, imposés  par l’Occident, est définitivement révolue. La francophonie se déploie désormais dans la pluralité exemplaire, dans la transversalité interculturelle, dans le diversalisme multipolaire. La négritude et les académismes post-coloniaux, perçus comme des concurrences déloyales au monopole civilisationnel européen, se sont fossilisés dans leur posture défensive, victimaire, conflictuelle. La négritude, en profonde connivence oedipienne avec l’esprit colonial, a entretenu,  tant qu’elle a pu, la guerre des mémoires  en oubliant de fertiliser le patrimoine culturel commun, édifié  par les génies libres de tous les bords.

Délivrance des cadènes paternalistes

Les écrivains francophones, délivrés des cadènes paternalistes, ne cherchent plus la reconnaissance dans les prix littéraires, dans les gratifications honorifiques, dans les médailles républicaines. Ils ne sollicitent plus la caution mandarinale pour écrire. Ils existent substantiellement, pleinement, totalement par leurs oeuvres, et uniquement par leurs œuvres. Ils créent dans l’effervescence présente, la postérité les indiffère, la nostalgie les désespère. La langue française n’est plus leur butin de guerre, elle est leur matrice nourricière. Ils ne se singularisent plus par leur terre natale, le génie créatif est leur seule boussole. Ils n’ont d’autre étendard que la littérature. Leur palette singulière n’a d’autre fin que l’enrichissement de la mosaïque humaine. Leur écriture subversive transgresse allégrement les normes syntaxiques, culbute les règles rhétoriques, ballote les protocoles sémantiques, explose les codes prescrits, les cadres admis et tous les ordres établis.

Brassages linguistiques

Les littératures francophones sont diversitaires par essence et vitale nécessité. Elles butinent inlassablement les mondes imaginaires, les ressources mythiques, les brassages linguistiques, partout où ils se manifestent, sans se préoccuper des bienséances académiques. Elles s’alimentent de leur complexité organique. Elles s’approprient tous azimuts leurs contradictions, leurs paradoxes, leurs énergies contraires. Elles remontent sans cesse les fleuves de l’intranquillité sans larguer les amarres. Elles ensemencent sur les rivages impossibles les fleurs sauvages de leur perpétuelle régénérescence. Elles pulvérisent dans leur ardeur intempestive les fantômes du passé et les démons du futur. Elles guettent l’imprévisible dans l’indiscernable métaphore, plantent sur terre incertaine leur ténébreux sémaphore et se moquent sans déférence des notoriétés serviles. Elles métamorphosent leurs violences intimes en émotions curatives et bousculent, sans y prendre garde, les plumes vertueuses et les vestales respectueuses.

Hybridations stylistiques

Les littératures francophones n’ont d’autres frontières que leur indéfinissable espace imaginaire. Elles tournent en dérision leurs propres remous contestataires. Elles multiplient leurs éclats sans s’enfermer dans des écoles. Tantôt clairières dans les forêts tropicales, tantôt oasis dans les ergs inaccessibles, tantôt geysers dans les glaces nordiques, elles échappent, aussitôt prises sous  projecteurs, aux doctes publicistes et au marketing culturel. Elles dissolvent leur improbable identité dans  leur altérité diffuse, brouillent les pistes dans leur extériorité intrusive et ne reconnaissent comme miroirs que leurs dépassements critiques. Elles fraient leurs chemins dans les périphéries buissonnières,  s’intemporalisent dans une post-modernité aventurière, et brandissent leurs métissages linguistiques et leurs hybridations stylistiques comme bannières planétaires.

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