Préméditation contemporaine du totalitarisme

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Préméditation contemporaine du totalitarisme

Crédit Photo: Médiapart

Rabat – L’auteur, tout comme l’artiste, commet l’œuvre et y voit ce qu’il peut y voir, ce qu’il pense y avoir mis et en parle du seul langage qu’il a et qu’il juge sera accessible aux autres, de la façon qu’il peut et au-delà des contraintes dont il est conscient et dont il peut s’affranchir. Mais il en dit aussi ce qu’il aurait aimé y mettre, ce qu’il aurait voulu pouvoir en faire et qu’il sait ne jamais pouvoir y arriver. Le travail de l’auteur, tout comme celui de l’artiste, continue dans son discours autour de son œuvre ou dans celui des autres qu’il coopte pour en parler, la commenter, l’illustrer, voire la lire et l’apprécier selon ses propres codes. Ceci est tout à fait normal, voire sain.

Les cas ne sont plus rares, toutefois, ou des auteurs, ou des temples érigés en leur honneur et pour leur assurer la pérennité, sécrètent des palabres autour d’une œuvre beaucoup plus volumineuses que l’œuvre elle même. Ne sont plus rares non plus, les cas de ces auteurs qui sont érigés en institutions, qui se font plus de beurre en pavanant des œuvres, les traînant partout, les gonflant, leur conférant des droits et des pouvoirs absolus, les faisant charrier par un public de service obnubilé, les maintenant en vie artificiellement et par la violence, ne les laissant pas partir dans la dignité, souvent, se laissant tomber avec eux dans des états terminaux de démence au lieu d’en créer de nouvelles ou leur permettre de se transformer.

Nouveau départ pour la construction d’autre chose

Certains auteurs, tout comme certains artistes, préfèrent ne rien dire de leurs œuvres une fois ils les dévoilent et les rendent publiques. Ceux là ont la faculté, d’autres diraient le mérite et le courage de pouvoir laisser l’œuvre prendre son envol, se détacher d’eux, se frayer son propre chemin, se libérer, voire, parfois se révolter et se retourner contre eux, vivre sa propre vie. Chez ces auteurs et ces artistes, chaque nouvelle œuvre est un moment de dépassement d’une autre et d’innovation, un . Et même si la nouvelle œuvre n’est pas toujours une rupture totale ou un classement définitif dans les archives des précédentes, et même quand c’est la continuation sur une portée ou sur une trajectoire ou l’exploration d’un filon déjà entamé, ce n’est jamais un retour ou une régression ni la réinvestiture de la même trame et la tentative de mobilisation des mêmes énergies.

D’autres diraient que tel un bon père ou une bonne mère, l’auteur, tout comme l’artiste, se doit de protéger son œuvre, de  la suivre de près, de lui tenir la main et de lui assurer l’entrée la plus sûre, sécurisée et durable dans le monde, voire, de lui choisir les compagnes les plus appropriées pour elle et pour sa famille. Pour ceux là, l’œuvre doit être consolidée non seulement en en augmentant la visibilité et en la maintenant à flot coûté que coûte, mais aussi en l’entourant d’une fratrie de sosies et en la renforçant par la jalousie tribale de consœurs clonées spécialisées dans la création des traditions et la culture de l’immobilisme et dédiées irrémédiablement au gardiennage du temple.

Temples sacralisateurs

La question n’est pas nécessairement ou exclusivement celle de la durée ou de l’espérance de vie de l’œuvre mais plutôt celle de la nature de parenté ou de possession que l’auteur – et / ou les temples érigés pour les sacraliser – entretien avec elle. D’ailleurs, parler de durée et non d’espérance de vie, de parenté et non de possession, en dit long de la grande marge de variation des attitudes et des motivations des auteurs. Un parent veut l’épanouissement et le bonheur de sa famille, un possédant ne veut que le maintien et l’expansion de ses possessions tant matérielles qu’immatérielles nonobstant le bien-être des personnes et la qualité de leurs sentiments, de leurs valeurs et de leurs convictions.

N’a-t-on pas vu, par exemple, des auteurs et des temples dédiés à des œuvres qui s’acharnent à organiser des rencontres auxquelles ils convient des amis, des confrères, des disciples, des paumés, des plumes à gage, des piques-assiettes qui finissent par s’apparenter plus à des veillées funèbres, des comités funestes ou des cellules subversives qu’à des assises académiques ou à des fêtes célébrant la puissance des esprits, et consacrant la lumière et la magie de la vie ?

Proposition cataclysmique

La quasi totalité des rencontres autour des grandes œuvres de notre histoire, de notre héritage culturel y compris, et peut-être surtout, de notre tradition religieuse illustre l’effort de maintenir en vie des cadavres dont l’âme s’est éteinte depuis des siècles. Un chef de gouvernement, aussi d’un parti politique et pratiquement aussi d’une organisation idéologique s’efforce à coup de menaces de faire couler le sang, de déchaîner la violence sociale et de déstabiliser l’État, de réanimer des œuvres d’antan et de réclamer l’obligation de ne pas les oublier et de n’y pas toucher. Il persiste et signe qu’il n’y a pas lieu de chercher la vérité ailleurs qu’en leur sein, et que cette vérité est celle de les ramener à la vie coûte que coûte, de nier l’évolution et la relativité de l’histoire et d’imposer à tous, par la violence s’il le faut, leur vision unique.

Dans sa proposition cataclysmique, il relègue au dernier plan, l’essence et l’origine, la seule et unique référence, la seule œuvre qui est suffisante, dont le message est évident et sans équivoque et, qui ne tolère ni intervention, ni intermédiaire, ni interprétation, ni commentaire, ni temple, celle dont il se proclame pourtant, mais qu’il sait n’y trouvera rien qui justifie ses ambitions politiques et ses visions idéologiques, encore moins ses velléités hégémoniques tant elle est transcendante, pure et limpide. Cependant, si tout porte à croire qu’il en a eu connaissance, tout autorise à conclure soit qu’il n’y a rien compris, soit qu’il a tout compris mais que ça n’arrange pas ses calculs et ses projets et ne conforte pas ses intentions et que ses actes antisociaux et a-historiques sont donc prémédités et ne peuvent se concrétiser qu’au sein et à partir d’un temple, en d’autres termes, en renonçant à la référence.

Allez-comprendre ….

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