La guerre est-elle la seule réalité en vue ?

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
La guerre est-elle la seule réalité en vue ?

 

Rabat – Le réel n’est plus, ni en économie, ni dans la culture, ni dans l’art, ni en politique, seuls les réseaux et l’immatériel comptent. La finance investit les structures, grimpe les hiérarchies traditionnelles et, chemin faisant, déclasse l’économie et défait les valeurs. La com prend la relève et démonte les consciences. Les perspectives s’écroulent dans ce qui devait être l’horizon ; n’achève-t-on pas les chevaux ? La victoire ne peut pas être définitive, pourtant … d’ailleurs, le définitif, lui aussi, n’est plus!

La guerre, toutefois, est réelle, tout comme les destructions et les dégâts qu’elle fait, les souffrances qu’elle génère et les déplacements des populations qu’elle cause. Elle est d’autant réelle que ni ses causes ni ses conséquences ne reconnaissent de frontières et bravent aussi bien les contraintes géographiques et naturelles que celles créées par l’homme. Elle va chercher les prétextes et les causes dans l’histoire des peuples et des nations, dans les contradictions des systèmes tribaux, économiques et culturels locaux, régionaux et internationaux. Elle guette les moments critiques de transition et de transformation et y implante ses racines. Elle est opportuniste. Elle ne recule devant aucun impact sur la vie et le bien être des individus et des communautés. Sa seule et unique motivation est l’hégémonie. Sa seule et unique raison est la soumission des uns par les autres. Sa seule et unique justification est d’affiner l’exploitation de l’homme par l’homme et d’en optimiser les rendements. Sa puissance la plus décisive n’est pas dans les armées mais dans l’idéologie qui la porte. Sa force de frappe la plus redoutable n’est pas l’argent mais la manipulation des esprits. Ses conditions les plus propices ne sont pas la pauvreté des uns et la richesse des autres mais leurs attitudes.

Mes ami-es, toutes et tous suffisamment bien situé-es pour être bien avertis – revenant de pays occidentaux me disent que leurs sociétés sont à l’aune de guerres civiles qui s’annoncent sans merci. Que ce soit en Europe ou aux États Unis d’Amérique, les seuils de tolérance semblent déjà crevés et les points de retour de loin dépassés. Les conflits à caractère essentiellement économique sont camouflés dans des argumentations sociologiques, ethniques, culturelles, cultuelles et religieuses. Avec la recrudescence de l’ignorance structurelle, la technocratisation  et la généralisation de l’inculture, les passions prennent le dessus et les faillites du système sont imputées aux groupes les plus exposés et les plus vulnérables, en l’occurrence, les minorités tous azimuts, les étrangers et les immigrés, les femmes, les personnes à besoins spécifiques, etc.

 Chaque fois qu’un peuple tente de lever la tête…

Elle est tout ce qui reste de réel. Mon ami me fait remarquer que depuis des décennies, rien d’important d’autre que la guerre n’a été entrepris ou créé – pas de grandes musiques, pas de grands ouvrages sociologiques, pas d’essais philosophiques, pas de chef d’œuvres en littérature, mêmes les inventions et les innovations technologiques n’ont été que des travaux sur l’existant.

Dans le cas précis des guerres du Moyen Orient et celles qui avancent sur les territoires sont africains, du Sahel et de l’Afrique de l’ouest, non seulement sont-elles réelles, mais elle est la seule réalité à l’horizon. Les signes précurseurs ne trompent pas. Chaque fois qu’un peuple tente de lever la tête, de se confirmer et de s’affranchir, les escadrons de la diplomatie active, la chasse, les colonnes d’intervention spéciale, les troupes des médias et les meutes d’opposants à la solde des tenants des ficelles de la grande finance, des marchés des matières premières, des marchands d’armes, des trafiquants de drogue et d’autres intérêts stratégiques occultes sont lâchées contre lui. Les appellations de ces meutes, leurs uniformes, l’origine de leurs armes, la nature des idéologies dont elles se réclament, les camps dans lesquels elles s’entraînent, les écoles supérieures dans lesquelles elles se forment peuvent différer, voire, donner l’impression d’être contraires les uns des autres, sauf, qu’ils ont tous en commun la filiation financière, l’objectif de maintenir une certaine main basse coloniale et de combattre les cultures et les civilisations qui osent ou risquent de mettre en péril l’hégémonie occidentale.   

Dans le cas plus précis des pays dits arabes et dans lesquels l’islam est majoritaire, la guerre est encore plus réelle, ses causes et ses origines plus claires et mieux connues et ses conséquences plus lourdes. Les blessures de l’histoire sont encore béantes et les nerfs encore dégainés depuis au moins un siècle. Par ailleurs, l’Islam a bel et bien pris la place d’autres religions, et elles ne le lui pardonneront jamais. Les théoriciens de l’idéologie occidentale n’ont-ils pas parlé de l’inévitabilité d’un clash des civilisations ? Les praticiens qui mettent en œuvre leurs visions n’ont-ils pas orchestré des actions militaires et des assassinats de chefs d’États arabes et n’ont-ils pas manipulé les esprits de leurs concitoyens par le pur mensonge et l’abus de confiance? N’ont-ils pas cultivé la dissension entre ceux que tout voue à être des alliés ? N’ont-ils pas levé, financé, équipé, soutenu et lâché des armées contre leurs États ? N’ont-ils pas incriminé l’Islam dans les dérapages de leurs politiques sociales et dans les échecs de leurs stratégies de digestion des minorités ? N’ont-ils pas exigé que soit réformée la religion des musulmans et ses textes fondamentaux ? N’ont-ils pas décrété que seuls leurs modèles politiques et économiques sont valides et que quiconque s’aventure à s’essayer à d’autres s’expose à leur ire et à leurs châtiments ? N’ont-ils pas assisté et soutenu les autres à développer les armes de destruction de masse qu’ils ont interdit aux arabes et aux musulmans ?

Probablement mandatés par des puissances occidentales 

Les adeptes de l’Islam, de leur côté, ne se privant pas de faire valoir leurs moments de gloire, de célébrer leurs victoires d’antan et de réclamer haut et fort leur intention de continuer leur expansion jusqu’à ce que le monde entier s’aligne sur leurs alternatives repêchées dans des lectures de patrons des siècles des siècles, font peur, irritent et suscitent des réactions violentes et des sentiments de haine. Les déclarations et les actes sanguinaires des extrémistes se réclamant de l’Islam authentique – certains desquels selon plusieurs analystes probablement mandatés par des puissances occidentales – attisent les passions et donnent des prétextes pour justifier les interventions et les ingérences dans les affaires de ces pays.

Les discours anticolonialistes et anti-impérialistes mis aux service des idéologies identitaires et culturalistes donnèrent lieu à un nouveau type d’islamisme militant virulent non seulement fondamentalement anti-occidental mais tout simplement opposé à la vie, à la raison, à la culture et à l’héritage des civilisations. Ces discours confortent les agendas dictatoriaux et absolutistes des mouvements politiques populistes qui trouvent un socle dur dans ce qu’ils présentent comme une condition d’urgence et d’exception de la conjoncture justifiant ainsi la guerre, en premier lieu et en priorité, contre ceux de leurs propres peuples qui ne se soumettent pas à eux-mêmes et qui ne renoncent pas au bien être et au confort. C’est la réalité des gouvernements se réclamant de l’idéologie islamiste. Leurs premiers ennemis sont leurs peuples qu’ils trompent en leur promettant le meilleur des mondes et leur servent le pire.

 

 

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