La diversité culturelle, une chance pour le Maroc *

Mohamed Chtatou
Dr Mohamed Chtatou est professeur universitaire à Rabat en sciences de l’éducation. Il enseigne aussi l’anthropologie culturelle (culture et histoire amazighes) à AMIDEAST et la communication et l’interprétariat à l’Institute for Leadership and ...
La diversité culturelle, une chance pour le Maroc *

Rabat – La tradition ganoua, venu à travers les âges de l’Afrique sub-saharienne s’installer et prospérer au Maroc montre à quel point ce pays carrefour est un vrai melting pot  capable de s’adapter et surtout d’assimiler des pratiques et des influences venues d’ailleurs soit du nord, riche et Chrétien ou du sud, pauvre et Musulman et même des fois animiste.

Les gnaouas ou gnawas, selon les translittérations retenues,sont des descendants d’anciens esclaves issus de populations d’origine d’Afrique Noire (Sénégal, Soudan, Ghana, Mali, Guinée, etc.). (1) D’ailleurs pour les linguistes le mot gnaoui  est une prononciation locale  du lieu d’origine  de ces esclaves: c’est-à-dire la Guinée. Cela voulait dire dans le parler marocain du temps une personne originaire de Guinée.

Les esclaves gnaouas furent amenés par les anciennes dynasties qui ont traversés l’histoire du Maroc, en commençant par les Almohades (1145-1269) Pour entreprendre les constructions de palais et les renforcements de l’armée.

Musiciens, guérisseurs, voyants, thérapeutes et exorcistes, les gnaouas sont tout cela et plus, une confrérie issue de la terre d’Afrique et dialoguant avec les cieux, invoquant les saints de l’Islam et les divinités surnaturelles dans d’impressionnantes transes de possession. Un rite étrange et ô combien précieux,  préservé depuis des siècles par des populations venues de loin. Longtemps livrés à eux-mêmes, les gnaouas n’ont eu bien souvent d’autres choix que celui de pratiquer leur musique dans la clandestinité ou dans la rue et les souks.

Apres leur affranchissement de l’esclavage par les Sultans marocains le début du siècle dernier, ils se sont constitués en confréries à travers le territoire marocain. Ces confréries en question s’articulent  autour de maîtres musiciens mâallems, des joueurs d’instruments (quasi exclusivement les qraqechs –sorte de crotales- et le gambri ou hajhouj, instruments à cordes), de voyantes chouafas, de médiums et d’adeptes.

Ils pratiquent ensemble un rite de possession syncrétique appelé lila ou se mêle à la fois des apports africains et arabo – berbères, pendant lequel les adeptes s’adonnent à cœur joie à la pratique des danses de possession et de transe.

Aujourd’hui, la musique des gnaouas s’internationalise de plus en plus grâce au Festival des Gnaouas et des Musiques du Monde, qui se tient chaque année dans la ville côtière d’Essaouira en juin, et grâce aussi aux influences extérieures comme l’apport des musiciens tels Bill Laswell, Adam Rudolph, et Randy Weston qui font souvent  appel à des musiciens gnaouas dans leurs compositions. (2)

Le Festival d’Essaouira, le dixième en nombre, de cette année s’est tenu du 19 au 23 juin 2007 et a connu un succès sans précèdent. En effet, il a été suivi par un demi million de personnes venues des quatre coins du royaume et aussi de l’étranger. L’ambiance musicale a été assurée par 25 groupes de gnaouas, 250 artistes marocains et 150 artistes étrangers.

Cette édition était avant tout la célébration d’un parcours ou émotion et musique ne font qu’un : une langue universelle. La langue d’un multiculturalisme global et dynamique. Il n’a pas été question d’une simple « folklorisation » d’un phénomène musical devenu mondial, le festival a misé sur l’ouverture sur d’autres cieux  malgré les critiques conservatrices que cela aurait pu soulever. (3)

Ainsi un programme riche et varié a été proposé au public. Des concerts acoustiques plongeant dans les racines des musiques gnaouas, une parade déambulatoire des musiciens gnaouas, des marionnettes géantes de la troupe Orishaté de Cuba.

La musique des gnaouas  ainsi que les rituels qui l’accompagnent sont des traces de la mémoire collective des peuples de l’Afrique noire déchirée par l’esclavage, la trahison et l’avidité de l’homme. Les fondateurs du premier noyau de la tradition gnaoua  à Essaouira sont les noirs que le destin a conduits dans la région amazighe de Haha, arrachés à leurs racines en Afrique sub-saharienne ou ils menèrent une vie paisible et libre.

Leurs rythmes, les rituels particuliers qu’ils pratiquaient quand ils pouvaient sous les dures circonstances de l’esclavage, étaient une forme de consolation et une traduction de la douleur et de la nostalgie. Une ultime issue pour dévoiler une identité perdue, un langage de chagrin et de pleurs suscité par une souffrance intérieur et profonde. Les chants et poèmes ambigus des gnaouas sont plus proches à des gémissements qu’à des chansons.  

Leurs pratiques à la fois musicales, initiatiques et thérapeutiques mêlent des apports africains et arabo-berbères ; Bien que musulmans les gnaouas fondent  leur spécificité sur le culte des jnouns, esprits malfaisants, et leurs rites ont conservé nombre de traits propres  aux cultes  de possession africains et le rituel est comparable au Vaudou de Haïti et à la Macumba du Brésil.

La cérémonie la plus importante et la plus spectaculaire des gnaouas est la lila,  dont la fonction est essentiellement thérapeutique. Durant la célébration, le mâallem, accompagné de sa troupe, appelle les saints et les entités surnaturelles à prendre possession des adeptes, qui s’adonnent alors à la transe.

Les gnaouas pensent que chaque être humain vit avec un melk, une entité immatérielle qui partage son corps .Le melk peut être un homme ou une femme, bon ou agressif, vertueux ou dévergondé. Bref il est humain. Les gnaouas expliquent tous les problèmes psychologiques grâce à cette interprétation : un schizophrène ? C’est quelqu’un possédé par deux melks, un homosexuel ? C’est un homme possédé par un melk femme.

Il y a sept catégories de melks. A chaque catégorie correspondent une couleur et un encens particulier. Il y a les melks blancs, les verts (les saints comme Abdelkader Jilali), le bleu ciel (les célestes), le bleu foncé (les marins, emmenés par Sidi Moussa al-Marsaoui), les jaunes (exclusivement des femmes, la plus célèbre étant Lalla Malika la libertine), les rouges (carnivores et amateurs de sacrifices comme Sidi Mimoun) et, enfin les noirs, redoutables (tel Aicha Quandisha qu’on évoque dans l’obscurité la plus totale). (4)

Les sept couleurs sont passées en revue lors d’une soirée traditionnelle lila. Le rituel comporte trois grandes phases successives : la procession l-waâda, chants, jeux et danses koyous et l’interpellation des esprits melks par la musique de transe.

Les initiés entrent en transe lorsque leur melk est invoqué et il prend possession de leurs corps le temps d’un air de musique. Donc la musique gnaoua est le lien entre le monde des humains et celui des esprits, ce monde parallèle.

Les vrais maîtres de la cérémonie de la lila ne sont pas les musiciens, comme on peut le croire. La vraie clé de voûte du rite, c’est la prêtresse voyante mqedma. C’est elle qui donne le rythme des incantations, elle indique au mâallem musicien quel type de melk invoquer. Elle entre en transe dès le début de la soirée. Dans cet état elle peut guérir les malades ou apporter sa baraka (grâce divine) aux gens de l’assistance.

La tolérance de l’autre

Au haut Moyen Age, la lutte contre les Maures, fut assimilée à une croisade spécifique à la péninsule ibérique, générale pour la chrétienté. Des ordres militaires comme l’Ordre de Saint Jacques, l’Ordre de Calatrava, l’Ordre d’Alcantara, l’Ordre d’Avis et même les Templiers furent fondés dans ce but. Les papes appelèrent en plusieurs occasions les chevaliers européens à la croisade dans la Péninsule. La bataille de Las Navas de Tolosa (1212) vit la victoire d’une coalition d’Aragonais, de Français, de Léonais, de Portugais, et des Castillans, qui dirigeaient les opérations, sous les ordres de leur roi, Alphonse VIII. (5)

Après la chute de Grenade et l’achèvement de la reconquista le 1492, commença un douloureux processus d’expulsion des non chrétiens vers le Maghreb et le reste de l’Europe, question de prémunir la société catholique espagnole contre le danger infidèle.

Ce phénomène d’expulsion de masse de populations autochtones vers d’autres cieux pris fin en 1602 sous le règne de Philippe III.

Les expulsés de l’Espagne catholique furent un mélange de plusieurs ethnies : Les Mozarabes (des descendants des Wisigoths ou de Romains qui se convertirent à l’Islam), les Muladis (Chrétiens convertis à l’Islam lors de la conquête), les Renégats (des Chrétiens qui se convertissent à l’Islam lors de la Reconquista et se retournèrent contre leurs anciens compatriotes), les Mudéjarsou Moriscos (Musulmans demeurant dans les terres conquises par les Chrétiens et les Juifs sépharades). (6)

Beaucoup de ces ethnies vinrent s’installer au Maroc dans des villes comme Tétouan, Tanger, Rabat, Salé, Fès et Meknès et imposèrent leur culture, andalouse, très raffinée, à la culture autochtone. Ainsi, la musique andalouse devint, et reste même aujourd’hui, une musique qui s’accompagne d’un certain faste dans l’habillement : Caftan, djellabas et une multitude d’accessoires et des mets très appréciés et très coûteux : pastilla, méchoui et tagine.

Grâce au dynamisme des Juifs et des Moriscos, la culture andalouse, après le déchirement dû à la Reconquista, fut adoptée par la société marocaine sans heurts ni problèmes et devint même une culture de référence et de raffinement dans tout le pays. Ainsi, la musique andalouse devint : mousiqa al-ala à l’ouest et au nord et tarab al-gharnati à Oujda. Des maîtres musiciens juifs devinrent des chanteurs de grande renommée comme la famille Boutbol, la famille Pinhas et d’autres. Certaines traditions de l’Espagne musulmane de Grenade, Cordoue et Séville furent ressuscitées au Maroc ; accompagnement des moments de repas et de sieste par la musique andalouse, la célébration de certaines fêtes juives par les musulmans et vice-versa.

Il est vrai que les Juifs étaient consignés aux Mellahs (quartiers souvent construits près du palais du Sultan pour assurer leur sécurité en cas de troubles), mais ils étaient libres de leurs mouvements dans tout le territoire du Maroc. Vu leur grande expérience dans le commerce ambulant, ils sillonnèrent le pays de long en large à la tête de caravanes ou sur dos de mulets pour vendre leurs produits dans recoins les plus reculés du pays.

Dans certaines contrées amazighes, les plus inaccessibles, des fois Moshé aâattar (le commerçant juifs ambulant) était très apprécie par les autochtones, pour son sens poussé du commerce, son accessibilité, son amitié et par-dessus le marché sa pratique du crédit avec des gens démunis.

Dans leur opus intitulé « Meaning and Order in Moroccan Society : Three Essays in Cultural Analysis » (7) Clifford Geertz, Hildred Geertz et Laurence Rozen traitent de la vie dans une localité du Moyen Atlas : Sefrou, où vivaient côte à côte Juifs, Amazighs et Arabes en harmonie totale pendant des siècles. Grâce à ce travail scientifique de renommée mondiale, la ville de Sefrou devint un haut lieu de tolérance dans la communauté scientifique anglo-saxonne de part le monde. (8)

NOTES :

  • Paul Bowles, jacket notes. Gnawa Music of Marrakesh: Night Spirit Masters. Produced by Richard Horowitz and Bill Laswell. Axiom/ Island Records, 314-510 147-2, 1990.Paul Bowles cet écrivain américain, qui a vécu durant le siècle dérnier à Tanger s’est  beaucoup intéressé aux gnaouas et à leur musique. Il parle de leurs origines africaines, de leur esclavage et de leur musique aux propriétés prophylactiques et thérapeutiques.
  • Mark Hudson. “Arts and Books Features: The Home of trance and Dance from Paul Bowles to the Rolling Stones and Modern Club DJs: the Mysterious Musical life of North Africa has Long Fascinated Western Writers and Musicians. Mark Hudson travels to Marrakesh, Casablanca and Deep into the Night in Search of the Authentic Sound of Rai.” TheDaily Telegraph, London, 4 March 2000:7. Cet article a été rédigé en prévision d’une série de concerts de musique nord-africaine à Londres. L’auteur y traite de sa visite à Casablanca et Marrakech ou li découvre et participe à une lila des gnaouas et fait connaissance avec le riche repertoire de la musique marocaine.
  • Lulu Norman. “ Travel Agenda: The Original Trance Dance; This Week a Spiritual Blues Festival Beguins at Essaouira in Southern Morocco.” The Independent, London, 30 May 1998, Features: 2. L’article en couverture parle  de la montée en puissance de la World Music dans le domaine artistique et l’intérêt que les mélomanes commencent à porter à ce genre de musique. Après, l’article traite  du Festival d’Essaouira et la journaliste compare la musique des gnaouas à celle des Blues aux Etats Unis, sachant que les deux genres sont joués par des descendants d’anciens esclaves. La journaliste s’intéresse aussi à des ceremonies de transe et d’exorcismes  lila conduites et orchestrées par des femmes prêtresses.
  • Dolly Dhingra. “Healing Groovy; the Gnawa Heal Spiritual Wounds by a Combination of Chanting, Dancing and Honey Sprinkling. Dolly Dhingra Lived the Experience.” Rev. of performance by Regragui Cherif, et al. Somerset College of Arts and Technology, Taunton. The Independent, London, 25 November 1993: 28. La journaliste décrit dans cet article une cérémonie de la derdba des gnaouas dans le théâtre d’une université londonienne. Elle y parle aussi de leurs origines, de leurs pouvoirs thérapeuthiques, des scènes d’exorcisme pratiquées durant la cérémonie et de leurs danses et chants pour appeler les melks, esprits malveillants.

 

  1. Cf. http://fr.wikipédia.org/wiki/Reconquista.
  2. Ibid.
  3. Cf. Clifford Geertz; Hildred Geertz et Lawrence Rosen (1979). Meaning and Order in Moroccan Society. (New York: Cambridge University Press 1979).
  4. Le Mellah de sefrou occupait la moitié de la Médina et en 1948 sa population  totale était de 5000 (la densité était de 415 815 par km2 l’une des plus élevées au monde). Sefrou abrite les tombes de plusieurs saints juifs tels: Moshe Elbaz, the Masters of the Cave, Eliahou Harroch et David Arazil. La ville de Sefrou avait le surnom de la Petite Jerusalem en raison de sa grande densité juive et sa vie religieuse très développée. Au lendemain de l’indépendance du Maroc, un rabbin de Sefrou fût élu au parlement marocain.

*  Ce texte est la deuxième partie d’une étude intéressante du Docteur Mohamed Chtatou, également un de nos éminents chroniqueurs. Voici par ailleurs le lien vers la première partie de ladite étude: http://fr.moroccoworldnews.com/2016/06/6466/cette-mosaique-culturelle-quest-le-maroc/

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