Pour l’artiste en ces jours de fête …

Pour l’artiste en ces jours de fête …

Fès – Course trop rapide, rythme à cadence vertigineuse, parcours trop bref mais réduisant dans son espace l’immensité de l’absolu dans lequel se superposent et se côtoient le réel réfléchi, le vécu surmonté, l’alternative désirée et le trajet qui reste à faire.

L’explosion des couleurs, vagues débridées se générant les unes des autres, défiant crescendo le traitre silence des canevas, révèle, ou dissimule-t-elle plutôt, une implosion interne mettant en feu le calme refroidissant de l’espace encore vierge. En consumant l’artiste, elle laissait jaillir l’ardeur et la profondeur des tensions que ni les mots, ni les gestes, ni la quête dans les yeux, ni les questionnements dans la cassure de la voix, ni la détermination du pas, ni les incertitudes dans les propositions dont la fin demeurait toujours suspendue ne suffisaient à les faire voir encore moins à en convaincre. Le chemin de l’isolement ouvra soudainement grandes ses portes ….

Tellement à dire et à partager que peu prenaient le temps de vouloir entendre. Seuls résistaient, tantôt s’approchant, tantôt s’éloignant, toujours à reculant, le blanc et le noir restés ouverts aux confidences, les secrets de l’inconstance structurelle du verbe éphémère et les mystères du dépassement de la vulnérabilité.

De toutes les manières, et paradoxalement, c’est en défiant l’immuable nature des formes et des couleurs et en poussant leurs seuils de tolérance que l’artiste su le mieux les soumettre, les faire vibrer à ses ondes et leur conférer la puissance de nous fasciner, nous toucher, nous émouvoir, et l’affabilité de commander qu’on l’écoute, qu’on reconnaisse l’ombre des horizons qu’elle avait en vue et qu’on entende ses tourments.

Le plaisir qu’on a à regarder, à apprécier et à aimer son œuvre est fait de notre égoïsme de prendre le plus des plus généreux d’entre nous, de l’insatiété qu’elle voyait dans nos yeux et que dans sa magnanimité elle voulait satisfaire. Aucune limite ne cadre la création, elle est libre,  autonome, on se demanderait parfois, si elle n’est pas déchaînée, rebelle et révoltée. De quoi ou de qui se rebellerait-t-elle? En ouvrant bien les yeux, pourtant, on pourra lire facilement des noms, identifier des filiations, relever des hiérarchies et reconnaître des contestations et des revendications. On s’y identifiera ou non, peu importe, l’essentiel est qu’on en prenne conscience.

Son art ne se plie pas à l’attendu ni aux règles de la courtoisie ; elle bouscule, détonne, gêne et se soulève. Elle fait faire à la matière, aux couleurs, aux lignes, aux traits et aux formes des volumes dans lesquels ils se réinventent et réapprennent à imaginer de nouvelles manières pour l’idée de s’exprimer, pour le rêve d’exulter mais également pour le cauchemar de se dire et de se confirmer.

L’artiste est saisie par la tragédie de la nature menaçant ruine, des frontières qui se resserrent, des espaces qui se referment et des humains qui se perdent. Elle est bouleversée par l’effondrement des valeurs qui auraient pu donner à la communauté humaine la possibilité de se projeter dans un futur de paix, de concorde et de respect mutuel. Interpellée, l’artiste est prise de court par le temps et doit en sauver des bribes. Dans l’urgence, elle relègue le pinceau pour la prise d’images de fleurs sauvages et d’herbes qu’elle reconstruit à chaud, à la hâte, tant que le chantier permettait encore de confronter réalités et souvenirs et que la mémoire autorisait d’en vérifier l’authenticité. Les senteurs du printemps et le craquement de la terre de l’été sous ses pas aériens s’entremêlent pour annoncer l’impératif engagement de la retenue ultime.

L’anachronisme des mentalités, des structures sociales, des institutions et des évolutions culturelles et des rapports entre les gens exaspère les clivages, éloigne les sensibilités, rend opaque la vision, étouffe l’optimisme nécessaire à l’artiste et la contraint à créer des repères de moins en moins accessibles à tous. Le langage n’est plus dès lors que de toutes ses autres caractéristiques il ne retint que l’ambiguïté et l’extrême économie. Il devint superflu, rien ne mérite plus d’être dit, voire d’être rappelé à la mémoire. Avec la mesure qui se perd, la légitimité réduite à l’identité unique, l’artiste se retrouve dans un retranchement total comme pour s’éviter la diminution, non seulement, à devoir afficher ou à conforter une couleur et une tendance qu’on voulait, ou qu’elle pensait, on voulait lui faire prendre, mais à s’opposer à d’autres auxquelles on aurait aimé qu’elle s’oppose. L’aphasie, qu’on connaissait verbale, s’avéra aussi plastique. Tel le guerrier ou le militant qui, faute de troupes loyales et de valeureux et honorables opposants, prend une retraite prématurée ne trouvant plus ni sens, ni gloire ni gratification dans le combat,  l’artiste plie ses canevas, dépose pinceaux et palettes, se retire et se tait.

 

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