Remembrances futures d’un mois de Rmadan

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Remembrances futures d’un mois de Rmadan

Rabat  – Fidel à son rendez-vous lunaire, le mois de Ramadan pointe son croissant. Mois de générosité, de partage, de recueillement, de prière, de contemplation, de clémence et de tolérance par excellence. Il est tellement bon et bienveillant qu’il ménage les malades, les souffrants, les femmes enceintes, allaitantes et indisposées, les personnes âgées, les voyageurs et les enfants et les exempt. Exemption temporaire, il est vrai, sauf pour les personnes âgées pour qui elle est définitive. S’il leur fait crédit, il ne les exonère pas, toutefois, ils rembourseront au paradis. Tout récemment, des avis de doctes respectables auraient suggéré que les étudiants devant passer des examens où leur futur se joue pourraient aussi bénéficier de ce report moyennant des intérêts sous forme de dons aux pauvres payables immédiatement et avant le capital.

À part ces facilités, il ne fait pas dans le détail, il exige que tous s’y conforment. Tous n’aiment pas nécessairement ce qu’ils voient comme une simple traversée de privation. Il y en a, aussi, pour qui le mystique n’est vraiment pas leur tasse de thé tout comme il y en a qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient s’exécuter alors qu’on leur dit que leur société était une de liberté, du libre arbitre, de diversité, de tolérance, de droits humains et de démocratie. Ils ne voient pas en quoi cela dérangerait quelqu’un ni comment ils lui manqueraient de respect en ne pas s’y conformant. Ah, cela doit relever du poids de la culture dont on leur parle si souvent et chaque fois aucun texte sacré ou assimilé ne stipule l’interdiction de fait d’un acte d’ordonnance divine ou sa sanction par les hommes. Il est vrai, ils ont toute la latitude de ne pas observer le rituel à condition que cela soit dans l’intimité secrète et inviolable de leurs domiciles. La seule option serait donc de verser dans l’hypocrisie, le faux, la fraude et le mensonge. Mais ça, c’est la science close aux communs des mortels, on ne peut s’y aventurer sans les turbans qu’il faut ! Laissons donc de côté. Pour l’instant !

Les autres font bien ce qu’ils veulent, assument leurs choix, et pourquoi donc on le leur concèderait pas à eux aussi. Un choix ne vaut-il pas un autre, une conviction une autre, une responsabilité une autre ? Et l’égalité dans tout ça, les gens ne seraient-ils donc pas égaux ? il y en aurait qui peuvent faire des choix et d’autres qui doivent en subir, ceux qui décident de leur comportements et ceux qui doivent les mimer. Drôle de démocratie. Elle est spéciale, c’est l’exception, c’est ce qui fait la spécificité, c’est ce qui a fait leur salut quand le reste du monte pétait – ah, excusez le gros mot – seraient-ils frappés du sceau de la cécité des cœurs, celle qui empêche l’individu de voir son bien et de savoir en profiter et qui le fait tomber sous la puissance inclémente de la communauté transformée en foule débridée ? Ça, c’est de la pure politique. En principe, c’est ce qui devrait nous gérer ci bas, pas besoin de turbans. C’est du moins ce que le commun des mortels pensait et préférait croire jusqu’à il y a quelques années. Ça, par contre, on ne pourrait pas laisser de côté !

Les rencontres familiales, les tables de rupture du jeûne tellement bien garnies, les belles choses à manger, les petits gâteux au miel rappelant des anagrammes de scripts ésotériques, les préparations spéciales aux amendes grillées, à la gomme d’Arabie, aux graines de sésames, d’anis, de cannelle et de sucre, le tout grillé et broyé finement, malaxé à la farine blanche savamment torifiée et saturé de beurre doux évoquent des sensations palatales énigmatiques, la somnolence après le repas, les aires de la musique andalouse qui s’échappent des fenêtres des maisons, c’est zen.

Les parties de carte, les cafés bondés, les rues surchargées, les regards dévastateurs, les avances illicites de certains hommes aux femmes sans égards ni à leurs âges ni aux rejetons agrippés à leurs jellabas et qu’elles trimballent, les stationnements en double, voire en triple, position soudainement devenus la règle, c’est moins zen, en fait, tout sauf zen.

À la sortie, des jeunes tiraient sur des pipes locales et des cigarettes roulées à l’aspect flasque jaunâtre et huileux, ça sentait différent, ça ne devait pas être du tabac. C’est parce que l’alcool est banni pendant le mois sacré, dit-on. Les gens doivent bien se mettre quelque chose dans la tête, il y en qui s’en mettent sous la langue aussi, qui en avalent, qui en renifle, ça dépend … . La rue et les boulevards sont méconnaissables, quasiment vides à l’appel puis investis totalement par les promeneurs de tous âges. On dirait que les gens fuient leurs domiciles, il y en a apparement qui en sortent juste après la rupture du jeûne pour n’en revenir qu’à l’aube pour le repas d’avant le commencement du jeûne. On comprendrait presque bien pourquoi la productivité de tout le pays chute pendant ce mois. La fatigue est le mot clé. On se goinfre du coucher du soleil à l’aube aux sucres de toutes les catégories, on manque de sommeille et les plus intelligents ou les plus courageux, ça dépend là aussi, s’ingénient à solliciter leurs corps en courant, faisant des parties de foot et du sport hard juste avant la rupture du jeûne. Il y aurait même des praticiens de la médecine qui le leur recommande. Le vrai problème est que personne n’oserait se prononcer contre quoi que ce soit, le jeûne est bon pour tout et s’accommode à tout.

On frappe à la porte. Une dame et une cohorte de bambins le plus âgé desquels ne devait pas avoir plus de huit ans le plus jeune pendu à son sein, les autres à un an d’intervalle les uns des autres, se livre à une diatribe combinant louanges du mois sacré, rappels des obligations du bon croyant, complaintes, doléances et prières. C’est de la mendicité à domicile. Le père des enfants a quitté la famille qu’il laissa dans le village sans ressources. La sécheresse, le manque de travail et la famille nombreuse l’ont vaincu. Plus rien à espérer de la terre, elle marcha sur la ville. Sans tuteur, sans toit, sans ressources, seul le soutien de rares âmes généreuses qui connaissent encore Dieu et se rappellent des enseignements de son prophète et messager lui viennent en aide. Elle demande des restes de repas pour nourrir ses petits et des sous pour subvenir à leurs autres besoins. À peine, dit-elle, qu’elle arrive à les maintenir en vie. Son sein s’est asséché, assène-t-elle, et le bébé risque de ne pas survivre le mois sacré du pardon et de la générosité. La concurrence se faisant rude, les syriennes, les africaines et les femmes seules et se présentant mieux proposant des arguments plus convaincants raflent toute l’aumône devant les mosquées et elle, avec le train des enfants qu’elle doit surveiller plein temps, n’arrivent même pas à collecter les miettes. La police et les passants lui rendent la vie plus difficile. Elle pleure. Ils croient qu’elle est en ville pour faire fortune et qu’elle prend les mômes en location. Son honneur est bafoué à multiples niveaux. Le poids de l’humiliation est trop lourd. Elle aurait pris sa vie si ce n’était des enfants dont Dieu lui a confié la garde. Elle aurait voulu pouvoir travailler, mais avec les enfants, elle n’a pas un moment pour elle. Son aîné devait être à l’école déjà l’an dernier mais sans papier aucun, sans domicile fixe, on lui fit comprendre qu’il ne le pouvait pas. Il traine avec elle mais il lui arrive de disparaître de temps en temps. Elle a peur qu’il s’habitue à la saloperie qu’elle l’a vu renifler des fois. Elle soupire et pleure sans laisser les larmes couler. Elles auront tout le loisir de le faire quand elle sera seule.

On a rarement le courage d’inviter une telle dame et ses enfants chez soi et leur offrir le couvert ne serait-ce que pour un repart orphelin. Pas tout le monde a le cœur de donner des restes à celles et à ceux qui les demandent. Une ou deux pièces, parfois un ou deux malheureux billets sont suffisants pour se soustraire à la responsabilité sociale et retrouver vite le confort des siens et de son foyer et replonger dans les petits plats et les délices du mois sacré.

Heureusement d’ailleurs, il y en a parmi nous qui travaillent, qui doivent le faire, mois sacré ou pas. Quand le superviseur ne vous quittent pas des yeux et que le mortier dans la bétonneuse ne tolère pas de pause ni d’arrêt du labeur ni attente que le zénith libère le soleil ni que le mercure descende, seul l’effort physique maintenu et continu est possible. La sueur, la soif qui s’ensuit, l’exténuation et l’appel d’énergie et d’oxygène des muscles contraints n’auront leur revanche qu’à la disparition du soleil dans l’horizon. La volonté de fer et la conviction sans faille que la promesse sera tenue que tous ces compromis seront récompensés dans une autre vie redonnent vigueur au geste, force au déni de la pénibilité et de la souffrance et détermination d’aller au bout de la journée. Point de plainte, le mois est généreux. On se reposera la nuit, on pourra récupérer de quoi reprendre le lendemain.

Il est vrai, en été, le climatiseur est déconseillé. Ça vous assèche la gorge et le trop froid affaibli vos capacité de résistance. C’est un gros problème pour les jeûneurs. Il est aussi scandaleux qu’on vous fasse suivre des sitcom stupides à vous faire délier les nerfs et des séries de bas de gammes turques, américaines et du golfe que vous trouvez malgré vous meilleurs que celles concoctées par les services spécialisés de votre télévision publique qui vous revient trop cher. On vous prend pour fu bétail, des c — . C’est dramatique, vous devez honorer les invitations de vos amis, de votre famille, et de vos voisins alors que vous n’aspirez qu’à vous relâcher après la rupture du jeûne. On vous empêche de respecter votre diète ramadanesque. C’est un affront, on vous impose deux ou trois types de harira, une soupe de poissons et de fruits de mer, des jus naturels et des cocktails et des panachés que d’autres n’envisageraient qu’au paradis, des plats de pigeonneaux aux amandes et d’épaules d’agneaux farcies aux truffes, de loups de mer ou de pageot royal, moules petits mets de salades cuisinées à la fassi, à la marrakchi, à la soussi mais aussi à la française et à l’international,  et des charlottes, des mousses de chocolat, des salades de fruits et des corbeilles de fruits exotiques. Il est vraiment crevant ce mois généreux.

On ne vous laisse même pas le temps de bien apprécier vos moments de recueillement à la mosquée. On vous fait revenir au bercail immédiatement après le nécessaire pour jouer à l’hôte agréable de gens que vous connaissez à peine ou de vous changer de votre attirail traditionnel et vous préparer pour une sortie au restaurant … Vous mal barré ….

Vous aurez toute l’année pour retrouver vos sens, soyez patient, généreux et clément, qui sait …?

 

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