Algérie-Maroc: Avons-nous égaré le pont?

Tarik Oumazzane
Docteur es Relations Internationales de Trent University de Nottingham, Tarik Oumazzane est notamment fin expert en Politiques économiques des Echanges commerciaux et leur impact sur l'engagement institutionnel au Moyen Orient et en Afrique du ...
Algérie-Maroc: Avons-nous égaré le pont?

Rabat – L’été dernier, en voyageant vers le nord-est du Maroc j’eu un sentiment étrange. Pour la première fois, je conduisis sur la nouvelle autoroute reliant l’ouest du Maroc à l’extrême nord-est. La nature changea du vert à l’aride et de paysages montagneux à de vastes plaines et terrains vides. La grande surprise fut à Saidia: une station touristique qui promettait la Côte d’Azur du Maroc. Il était presque l’heure du Maghreb (la prière lors du coucher du soleil). Aussitôt, j’entendis l’appel à la prière d’Al-Moazin émanant d’une mosquée à l’aspect rougeâtre. Je me suis dit: « quel bon moment pour prier et pour se reposer.».Une voix cria « Vous ne pouvez pas aller là-bas … c’est l’Algérie! »

J’ai suivi  les informations et donc je suis au courant  de ce qu’on appelle le «conflit» entre les deux pays voisins. Je sais que les frontières ont été fermées depuis presque 20 années … mais je dois admettre quece fut une grande surprise de voir la réalité sur le terrain. Jamais je n’avais vu ce ruisseau qui fait seulement deux mètres de large, mais qui définit la frontière à ne pas franchir.

Je suis resté figé sur place, juste pour entendre l’autre mosquée au minaret blanc du côté marocain appelant  à la même prière quelques secondes après la rougeâtre. Il me sembla comme une continuité du premier. Ils ne faisaient qu’un. Il m’a même traversé l’esprit que les deux Al-Moazins pourraient être amis. Ils savent probablement comment l’autre se porte au ton de sa voix et son appel à la prière cinq fois par jour. L’ironie est qu’ils ne se sont jamais rencontrés!

La nuit, Saidia revint à la vie. Après une journée à la plage, les familles furent prêtes pour un dîner et une promenade le long de la corniche. D’un côté, il y avait une foire qui attirait les enfants, de l’autre; il y avait des restaurants qui attiraient les couples et les familles. Ce fut une ambiance de détente en une chaude nuit d’été, semblable à d’autres endroits autour de la Méditerranée. Étrangement, je pensais incessamment qu’à quelques mètres de distance, des familles algériennes auraient aimé se dégourdir les jambes le long de la corniche de Saidia. Des enfants ; jouer ensemble  à la foire. Des femmes ; s’asseoir ensemble et discuter. Des hommes ; savourer un thé à la menthe dans les nombreux cafés longeant la côte. Cette nuit-là je marchais le long de la corniche qui s’étendait sur des kilomètres mais je fus arrêté par une pancarte indiquant « zone militaire. Rester à l’écart « . Je me disais, ‘Qu’est-ce que peuvent bien penser les gens de l’autre côté?’

Le lendemain fut un vendredi. Je décidai d’aller en voiture à un point situé entre deux montagnes où  la route marocaine se rapproche de très près de la route algérienne. Plusieurs familles furent stationnées à cet endroit pour prendre des photos des un et des autres drapeaux. Il y avait des Marocains scrutant les Algériens et de même  des  Algériens qui scrutaient les Marocains. Bien que je ne sois autorisé à traverser, je ressentais le devoir de créer un contact. Je me suis souvenu des mots de Immanuel Kant « Ought implies can » (devoir implique pouvoir). Je criai: «Merhba bikoum l’El Couscous » – Bienvenue au couscous. Une famille répondit par un signe de la main. Une autre voix renvoya: « Eidek Mbrouk » – heureux Aïd. Quelqu’un à côté répondit « Allah Ybark fik » – Qu’Allah vous bénisse. Deux jeunes hommes algériens crièrent: « La Coupe d’Afrique sera bientôt au Maroc”. Un enfant marocain avec sa famille cria à son tour: « Bienvenue ».

Je m’arrêtai là, pensant à Ibn Battûta le plus grand voyageur du Maroc et comment il passa 29 années à traverser un monde sans frontières. Comment il fut bien reçu et accueilli par les différentes nations et tribus qu’il visita, où, il vécut et se maria. Comment il gagna leur confiance pour devenir juge et ambassadeur pour des nations loin de son Tanger natal. Par bien des aspects, son monde fut plus libre que le nôtre. Mes pensées revinrent au moment présent par un véhicule militaire qui roulait au bord du ruisseau, suivi par une volée d’oiseaux s’envolant vers le ciel.

Lors des cantillations des deux mosquées rougeâtre et blanchâtre, je pensai ironiquement au vendredi précédent en Angleterre; Bashir (un ami algérien) et moi nous rendîmes ensemble à la  mosquée de Nottingham. Nous priâmes ensemble et ensuite, il m’invita chez lui, où sa femme nous prépara un délicieux couscous marocain. Ils me racontèrent avec excitation leur mariage récent et comment la communauté marocaine à Montpellier, en France, les avait aidés à organiser un mariage Algéro-marocain mémorable.

Suite à la prière du vendredi, je me promenais seul dans les rues paisibles de Saidia. Je me  souvins de Safia, une dame algérienne qui travaillait comme réceptionniste dans un  hôtel à Paris, et de sa réaction en larmes lors de mon enregistrement.  J’appris seulement plus tard à quel point je lui rappelais son jeune frère défunt, malheureusement tué pendant la guerre civile à Alger dans les années 1990. Mes pensées furent  interrompues quand une voiture  passa  en jouant la célèbre chanson de Zahir «Lala Fatima». Il faut que je l’offre en  cadeau  à Bashir en honneur de son épouse qui s’appelait Fatima. Je souris.

Une chose m’a donné de l’espoir lors de la manifestation pro-Palestinienne à Londres en mois d’août passé; où la vue de deux jeunes filles marchant ensemble, portant l’une le drapeau algérien et l’autre le drapeau marocain captiva mon attention. Je me rends compte  à présent en me baladant au bord de la corniche de Saidia qu’elles marchèrent en protestation non seulement contre le mur de la honte bâti par Israël dans les terres occupées mais aussi contre la frontière qui sépare leurs deux pays.

Avant d’écrire cet article je pensais que le problème était trop complexe ; et en effet, il pourrait l’être; cependant,  je me dis qu’il fallait bien commencer quelque part. Je ne vais pas  débattre de qui a tort et qui a raison. Mais l’idée que je veux transmettre est qu’il faut transcender cela. Nous devons dépasser les condamnations lancées les uns contre les autres.

J’évoque constamment la question que posa un professeur des relations internationales « Pouvez-vous imaginer demain la Grande-Bretagne en guerre contre l’Italie ? » Les étudiants répondirent avec un «NON» définitif. Le professeur dit alors: « et pourtant il y a 50 ans nous étions en guerre contre eux partout en Europe et en Afrique du Nord! ». Quel contraste! Aujourd’hui, on peut voyager en train de Paris Gare de Lyon à la gare Termini de Rome, sortir et  apprécier un cappuccino italien: deux pays différents, deux langues différentes, deux cultures différentes, deux géographies différentes … aucune frontière. En parallèle, nous n’avons pas le droit de traverser un ruisseau de deux mètres entre l’Algérie et le Maroc: même géographie, même langue, mêmes groupes ethniques, même religion … des frontières!

Il est temps de faire appel à notre culture commune – berbère, africaine, et arabe – pour promouvoir la paix, le respect, la stabilité, la fraternité et la réconciliation. Il est temps de remémorer notre histoire  commune, se rendre compte de notre réalité actuelle et appréhender l’avenir avec une perspective positive. Enfin, il est temps d’autoriser  Bashir et moi, sa famille et ma famille, à prendre un thé à la menthe en une après midi sous un olivier, le regard fixé sur la mer Méditerranée et l’esprit serein.

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