Les dernières nominations d’ambassadeurs: Quel impact sur la politique étrangère?

Samir Bennis
Docteur en relations internationales et diplômé d’études supérieures en sciences politiques, études ibériques, études diplomatiques, Samir Bennis avait entrepris des recherches postdoctorales diplomatiques à Madrid, avant de s’envoler à New York ...
Les dernières nominations d’ambassadeurs: Quel impact sur la politique étrangère?

New York- Pendant plusieurs semaines, les Marocains ont attendu le mouvement d’ambassadeurs annoncés par le ministère des Affaires étrangères il y a quelques mois. Pourtant, peu d’entre eux auraient pu prévoir la portée des nouvelles nominations.

Pour la première fois dans l’histoire diplomatique du Maroc, le roi Mohammed VI a nommé 78 ambassadeurs. Alors que certains ont été nommés pour la première fois, d’autres ont simplement été transférés d’une capitale à l’autre. Tel est le cas de Lalla Joumala Alaoui, qui a été nommée ambassadeur du Maroc à Washington après avoir passé sept ans à la tête de l’ambassade du Maroc à Londres, et de Rachad Bouhlal, qui été nommé ambassadeur du Maroc à Tokyo après avoir passé quatre ans en tant qu’ambassadeur aux États-Unis.

Outre le nombre important de ces nominations, ce qui est plus important est l’endroit où le souverain marocain a présidé le Conseil des ministres au cours duquel les nominations ont été approuvées. En organisant la réunion du Conseil à Laâyoune, le Maroc cherche à transmettre un message sans équivoque à la communauté internationale que, si elle n’a pas réussi à fournir une solution politique durable au conflit du Sahara, le Maroc est déterminé à mettre en œuvre la proposition d’autonomie, qu’il a présentée au Conseil de sécurité en 2007.

L’accueil chaleureux que la population sahraouie a réservé à Mohammed VI à Laâyoune et Dakhla démontre l’attachement des Sahraouis à la souveraineté du Maroc sur le Sahara et constitue une réfutation de l’allégation infondée selon laquelle le Polisario serait le seul représentant des Sahraouis.

D’autre part, ce qui revêt encore plus d’importance est le calibre des ambassadeurs qui ont été nommés dans plusieurs capitales clés, en particulier à Washington, Londres, Tokyo, Stockholm, Copenhague et Bruxelles. Par ailleurs, le fait que le Maroc ait nommé un certain nombre de femmes de renom à des postes diplomatiques clés montre que le pays est déterminé à mettre en œuvre ses politiques d’égalité des sexes et d’assurer que les femmes jouent un rôle central dans l’élaboration des nouvelles orientations de la politique étrangère du pays.

Avec la nomination d’un diplomate de carrière chevronné du calibre de Nasser Bourita comme ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, ces nominations augurent d’une nouvelle vision de la diplomatie marocaine, en ligne avec le discours prononcé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI à Laâyoune en novembre dernier. Au cours de ce discours, le roi avait appelé à une « rupture radicale » avec la manière dont le gouvernement marocain a géré la question du Sahara tant sur le plan national qu’international.

« Aujourd’hui, 40 ans après la Marche verte, et quels que soient les avantages et les inconvénients, nous voulons faire une rupture radicale avec la façon dont la question du Sahara a été gérée jusqu’à présent: une rupture avec l’économie et les privilèges rentiers, une rupture avec la participation médiocre du secteur privé, une rupture avec la mentalité d’une administration centralisée « .

Centralité du Sahara dans l’agenda de la politique étrangère du Maroc

Une analyse des profils des personnalités nommées dans les principales capitales citées ci-dessus montre que le Maroc cherche à ouvrir la voie à une nouvelle ère dans sa gestion du conflit du Sahara, marquée par la proactivité, loin de la politique de réaction qui a marqué la diplomatie marocaine dans le passé.

Les profils de ces personnes montrent également que le Maroc est arrivé à la conclusion qu’il devrait renforcer sa position sur tous les fronts, en particulier dans les pays où le royaume souffre d’un déficit d’image et d’opinion publique, et en particulier dans les pays scandinaves.

Une des plus grandes lacunes de la diplomatie marocaine dans le passé a été sa quasi-absence dans des pays connus pour leur soutien au Polisario. Cette politique de la chaise vide fut préjudiciable aux intérêts du Maroc et a permis au Polisario et à l’Algérie d’obtenir un appui considérable à leur position sur le conflit. Les répercussions de cette politique ont fait surface au cours des derniers mois pendant la tension diplomatique qui a eu lieu entre le Maroc et la Suède sur fond de l’intention présumée du gouvernement suédois de reconnaître la soi-disant République arabe sahraouie démocratique (RASD).

À leur grande consternation, les Marocains ont découvert que depuis 2012, leur pays n’avait pas ambassadeur en poste en Suède, le plus important des pays scandinaves, et où le Polisario dispose d’un terrain fertile pour diffuser sa propagande contre le Maroc en termes de droits de l’homme et de l’exploitation présumée des ressources naturelles du Sahara.

La bataille des droits de l’homme dans les pays scandinaves et au Royaume-Uni

Il semblerait que le Maroc ait tiré des enseignements des expériences passées, en particulier de la tension diplomatique avec la Suède et est maintenant déterminé à neutraliser les manœuvres du Polisario dans ces pays.

En nommant Amina Bouayach, ancienne Secrétaire générale de l’Organisation Marocaine des Droits Humains (OMDH) et actuelle Secrétaire Générale de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), comme nouvel ambassadeur en Suède, et Khadija Rouissi, une militante chevronnée des droits de l’homme, comme ambassadeur au Danemark, Rabat a finalement reçu le message. En fait, la meilleure façon de traiter avec les pays scandinaves est d’avoir des interlocuteurs qui parlent leur langage en termes de droits de l’homme, et qui ont la capacité et la crédibilité pour contrebalancer la rhétorique développée par le Polisario.

Fortes de leurs longues carrières dans la défense des droits de l’homme au niveau national et international, ces deux militantes des droits de l’homme seront appelées à renforcer le travail accompli par Souad El Alaoui, ambassadeur du Maroc en Norvège, qui a lutté, ces dernières années, pour défendre la position de son pays sur le Sahara dans les pays scandinaves.

Il en va de même pour Londres où le Maroc a nommé Abdeslam Aboudrar. L’homme a une longue carrière dans la défense des droits de l’homme et dans la lutte contre la corruption. Aboudrar, qui a été jusque-là président de l’Instance Centrale pour la Prévention de la Corruption, complétera le travail effectué par son prédécesseur, Lalla Joumala Alaoui. A travers sa nomination, le Maroc cherche à placer une personnalité dont la réputation et le palmarès dans la défense des droits de l’homme l’aideront à avoir de la crédibilité dans ses rapports avec les hommes politiques, les médias et la société civile britanniques, et, ainsi, contrebalancer les allégations propagées par le Polisario et ses partisans aux Royaume Uni.

En outre, son statut de co-fondateur de Transparency Maroc, fait de lui le meilleur interlocuteur susceptible de rétablir les canaux de dialogue entre des organisations de défense des droits de l’homme, telles qu’Amnesty International et le gouvernement marocain. Au cours des dernières années, le gouvernement marocain n’a eu de cesse de décrire les rapports d’Amnesty International sur le Maroc comme « partial et ne reflétant pas la réalité sur le terrain », en particulier dans le Sahara. La nomination d’Aboudrar est susceptible d’aider à redresser la situation entre les deux parties et à rétablir la confiance entre elles.

L’Union européenne et la bataille de l’exploitation des ressources naturelles au Sahara

Non moins importante est la nomination de Ahmed Reda Chami, ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Connu pour son éloquence et ses techniques de négociation, cet ancien ministre de l’Industrie aura la responsabilité de réparer les relations tendues entre le Maroc et l’UE. Les relations entre les deux parties passent par l’une de leurs pires périodes au cours des deux dernières décennies, après la décision de la Cour européenne de justice (CEJ) d’annuler, en décembre dernier, l’accord agricole de l’Union européenne et le Maroc, signé en 2012.

La décision fut motivée par le fait que l’accord comprend des produits provenant du Sahara. Malgré la décision de l’UE de faire appel du jugement rendu par le tribunal, les relations entre les deux parties sont quasiment à l’arrêt. Il incombera au nouvel ambassadeur de mettre en place une stratégie agressive pour défendre la position du Maroc sur le Sahara et de réfuter l’allégation selon laquelle le Maroc exploiterait les ressources naturelles de la région. Les nouveaux mégaprojets lancés par le Roi Mohammed VI en novembre dernier et ces derniers jours sont une preuve on ne peut plus claire que le Maroc est déterminé à transformer le Sahara en un pôle de développement économique et un lien entre le Maroc et l’Afrique sub-saharienne.

Le nouvel ambassadeur devrait également s’efforcer de convaincre l’UE que le moment est venu de revoir sa politique en ce qui concerne le Polisario, en particulier à la lumière du rapport de l’UE qui a révélé l’implication directe du Polisario et de l’Algérie dans le détournement de l’aide humanitaire destinée aux Sahraouis dans les camps de Tindouf, dans le sud-ouest de l’Algérie.

Donner un nouveau visage à la présence du Maroc aux Etats-Unis

Peut-être la nomination la plus signifiante est celle Lalla Joumala Alaoui, nouvel ambassadeur du Maroc aux Etats-Unis. La diaspora marocaine aux Etats-Unis a applaudi la nomination de Lalla Joumala, non pas parce que son prédécesseur avait fait un mauvais travail, mais à cause de l’héritage précieux qu’elle a laissé dans le Royaume-Uni. Durant son mandat en tant qu’ambassadeur du Maroc à Londres, Lalla Joumala réussi à neutraliser l’influence du Polisario et à empêcher le mouvement séparatiste de faire de grands progrès dans ses efforts destinés à obtenir le soutien du gouvernement britannique.

A travers cette nomination aux Etats-Unis, le souverain marocain cherche à la fois à donner une nouvelle impulsion aux relations entre Rabat et Washington et à renforcer les canaux de dialogue entre les deux pays en ce qui concerne la question du Sahara. En préparation pour le nouveau président américain qui sera élu en novembre prochain, il vise également à insuffler une nouvelle vie dans les relations stratégiques entre les deux pays à la lumière des développements sur le terrain au cours des dernières années dans la région MENA et le rôle central que Maroc joue dans la stabilisation de la région et dans la lutte contre le terrorisme.

Le fait que le roi ait nommé une personnalité du calibre et de l’expérience de Lalla Joumala, montre qu’il cherche à veiller personnellement sur la question du Sahara et qu’il est déterminé à éviter une répétition du scénario de 2013, lorsque l’ambassadeur américain à l’ONU avait présenté au Conseil de sécurité un projet de résolution appelant à la création d’un mécanisme de surveillance des droits de l’homme au Sahara et dans les camps de Tindouf.

Le Roi Mohammed VI est tout à fait conscient que toute solution au conflit devrait être initiée par les Etats-Unis, le porte-plume des projets de résolution sur le Sahara au Conseil de sécurité. Par conséquent, il est de la plus haute importance d’adopter une nouvelle stratégie à même de convaincre la nouvelle administration américaine qui prendra le pouvoir l’année prochaine, qu’il est temps d’aller au-delà de la neutralité positive sur le sujet et de soutenir clairement le plan d’autonomie marocain comme étant la seule solution viable susceptible de mettre un terme au conflit du Sahara.

Alors que la nouvelle vague de nominations constitue sans nul doute un pas sur la bonne direction, il est encore trop tôt pour prédire l’impact que cela aura sur la performance de la diplomatie marocaine et dans quelle mesure il aidera le gouvernement marocain à repousser toutes les tentatives que l’Algérie et ses alliés feront pour dévier le processus politique de l’ONU de sa voie afin de maintenir le statu quo.

Les mois à venir et la façon dont les diplomates marocains feront face aux nouveaux développements de la question et les crises qui pourraient survenir nous aideront à évaluer l’efficacité du travail qui sera effectué par la diplomatie marocaine. Cependant, une chose est sûre: avec le nouveau statut du Maroc comme un pays clé dans la lutte contre le terrorisme et un acteur principal en termes de développement durable et de la coopération sud-sud, le pays semble être plus confiant, déterminé à rompre avec les lacunes du passé et à adopter une diplomatie agressive et proactive qui l’aidera à préparer la voie en vue de mettre fin au conflit du Sahara.

Samir Bennis est conseiller politique et diplomatique basé à New York. Il est le rédacteur-en-chef de Morocco World News.

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