Les prouesses de notre secteur cinématographique: illusions et réalité

Les prouesses de notre secteur cinématographique: illusions et réalité

Rabat – Dans les interventions de certains participants étrangers au FIFM 2015, il est fait état de la qualité de l’offre technique et en mains d’œuvre spécialisées dans les divers domaines de l’industrie cinématographique. Des plus grands ont mentionné des travaux qu’ils ont réalisés en totalité au Maroc. Ce qui est plus important dans cette affaire, toutefois, c’est que, les premières fois, ils étaient venus tourner au Maroc en raison d’un plateau technique performant, des coûts professionnels et de production relativement concurrentiels et d’une grande diversité de beaux paysages. Les fois d’après, ils sont revenus pour d’autres raisons. Les beaux paysages ne manquant pas dans le monde, la main d’œuvre qualifiée pouvant être débauchée, importée et exportée d’autant plus facilement qu’elle est dans ces métiers, essentiellement nomade par nature. S’ils reviennent au Maroc, c’est qu’ils ont trouvé un pays attachant et une population généreuse qui ne compte pas quand elle donne et qui partage son savoir, ses savoirs faire et ses connaissances avec bonheur. Ils ont trouvé une population ambitieuse qui apprend vite et qui est éprise par le sens de la réussite et le succès, non seulement les siens, mais aussi ceux de ses partenaires et ses associés qui, une fois elle les adopte, deviennent de la famille. Ce sont là des atouts qu’ils ont jugés uniques.

Les producteurs qui ont entrepris au Maroc apprennent vite que plus ils reviennent, moins de risques ils prennent et plus de chances ils vont avoir à assurer les conditions de succès à leurs œuvres. Plusieurs, et non des moindres, reviennent, souvent accompagnés de leurs familles, leurs campagnes, leurs enfants, leurs parents, voire, leurs grands parents. Ils invitent leurs amis, ils reviennent pour célébrer leurs anniversaires, leurs mariages, ou simplement pour se reposer et prendre du plaisir en famille et entre amis. C’est là une prouesse et une grande réussite de cette industrie et des divers secteurs la portant.

Des individualités aussi bien que des entreprises nationales se sont investis dans le secteur, c’est indéniable. Il faut les applaudir, mais pas seulement, ce n’est pas suffisant. Les écoles formant dans les métiers du cinéma, les promoteurs des festivals cinématographiques, les éditeurs des publications spécialisées, les prestataires des différents services techniques et les efforts – que plusieurs ne trouvent pas suffisant de l’État, sont autant de contributions qui se déploient dans l’aire de cette industrie, mais il faut le dire, en dehors d’une structure et d’une stratégie globe de promotion. Le secteur a-t-il une vision de long terme?

Les professionnels n’arrivent pas à se réunir en syndicat-s, à assurer aux divers intervenants des conditions de travail, de couverture sociale, une charte déontologique, un capital garanti à faire valoir en cas de levée de fonds pour leurs projets et à développer une culture cinématographique et l’intégrer dans les systèmes de valeurs et des droits humains et des comportements quotidiens de la population. En effet, en dehors des diverses formes de subventions de l’État qui maintiennent la profession sous perfusion, les ressources financières demeurent inappropriées et sont insuffisantes pour accompagner le décollement que la masse critique déjà atteinte d’individualités pourrait réaliser. Les dernières critiques attaquant l’octroie d’un financement à un cinéaste qui a produit un film que plusieurs ont jugé immoral en disent long sur la fragilité tant professionnelle qu’idéologique de l’approche.

Un professionnel à qui nous parlions s’étonnait qu’on lui propose d’organiser sa profession, celle de producteur de décors, en une association de créateurs et réclamer les mêmes droits fiscaux et conditions de travail que les autres domaines de la production intellectuelle. Il n’imaginait pas des concurrents organisés pour défendre un intérêt commun. Pour lui, il s’agissait pour les plus puissants d’exclure ou de bouffer les plus faibles, pour les anciens de rendre la vie infernale au nouveau venu. Il ne l’exprima pas aussi crûment, mais ce fut l’essence de son propos. « Il y a trop de monde dans le domaine. La place ne peut pas soutenir les anciens et les nouveaux … ».

Une productrice française invitée au dernier Festival International du Film de Marrakech nous accosta pour s’enquérir si on pouvait l’assister dans sa recherche d’autres producteurs avec lesquels elle pourrait travailler sur des projets qui lui tiennent à cœur sur le Maroc et au Maroc. Toutes ses tentatives avaient échoué. C’est le déficit de structures dont nous parlons.

Un code d’investissement rénové pour prévoir un accompagnement approprié aux divers métiers cinématographiques serait peut-être un cadre organisationnel qui viendrait au secours de la profession. Une définition des secteurs d’intervention et des approches de formation intégrant l’informer, le formel, l’apprentissage et la capitalisation de l’expérience pourrait déterminer des niveaux de qualification et, donc d’accès, à des plans de financement et/ou de subvention.

Il est tout à fait agréable d’entendre ces géants du cinéma parler en si beaux termes du Maroc, de ses opportunités, de ses conditions de travail et de la générosité de son peuple. Il serait un plus agréable de voir se développer une vraie industrie cinématographique marocaine qui porterait les projets sociaux, économiques, cognitifs et culturels du pays. Il serait aussi plus agréable de voir des géants du cinéma venir développer des joints ventrues ou d’autres types d’associations plus durables dans le pays et ne pays venir pour y tourner un film et repartir les bobines en boîtes. Il est, donc, évident que cette industrie pourrait se développer en association avec des partenaires étrangers et donner lieu à de grandes coproductions. Tant que des amis viendraient pour produire chez nous et repartir, il serait illusoire de croire que cette amitié serait suffisante pour donner du ressort au décollage d’une industrie nationale du film, valoriser nos compétences, et moins encore, ancrer une culture cinématographique authentique.

Le Maroc a ses traditions de travail et ses cultures professionnelles et de production la plupart desquelles basées sur le travail et l’entreprenariat coopératifs, collectifs et solidaires. Il serait peut-être judicieux d’interroger ce patrimoine pour inventer des modèles technologiques de production et faire du cinéma un vecteur culturel, social et économique au diapason des vibrations du peuple, de ses besoins de s’exprimer, de s’identifier et de se faire connaître.

Celles et ceux parmi nos producteurs qui lèvent ces défis, bien que peu en nombre, sont à l’avant garde d’un mouvement qui s’annonce prometteur.

* Les idées exprimées dans la rubrique Opinion de Morocco World News Francçais sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de ce site ou des responsables de sa publication.

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