De quelle crise-s souffrons nous?

De quelle crise-s souffrons nous?

Abdellatif Zaki

Rabat – De toutes les crises dont ont parlé les experts et les analystes, il semble que celle de la confiance dans les institutions et leurs actions est la plus déterminante de toutes. La plus flagrante de ces crises et que tout un chacun peut vérifier à tout moment est la perte de confiance dans les discours politiques, la valeur des mots qui les construisent, les promesses qui s’en suivent et les décisions administratives qui leur donnent corps. Certains mots, tels projet, programme, développement, amélioration ont, en effet, subi tellement d’abus que leur sémantique s’est simplement évaporée et la logique des notions grammaticales qui les porte s’en est disloquée. Le futur de l’indicatif a, par exemple, fini par signifier plus le doute et l’improbabilité que la certitude. L’expression « nous ferons » dénote désormais « ne vous attendez surtout pas qu’on fasse » et « je m’engage à » dénote « sachez qu’il ne me sera pas possible de faire » ! Pourtant et à la limite, nous pouvons comprendre ceci.

Ce que nous comprenons moins, par contre, est que l’on n’ait plus confiance dans les faits, dans les actions et dans ce que l’on voit. Le changement n’est plus visible, les aménagements déjà réalisés sont transparents et les transformations en cours sont sans effets. Quand une sensibilité est manifestée quant à une réforme, c’est pour la contester et en nier la pertinence, voire, la légalité. Aucune décision de l’autorité gouvernementale, administrative ou judiciaire n’est reconnue comme légitime. Au meilleurs des cas, elle sera dite un glissement grave, une régression ou une diversion. Ces attitudes fragilisent les équilibres sociaux et politiques et frappent les conditions de travail des responsables, y compris du législateur, d’instabilité dès lors qu’ils ne peuvent plus compter sur la permanence relative des prérogatives qui sont les leurs. Les pressions sur les responsables qui prennent le risque de prendre les décisions qu’imposent la transition tant constitutionnelle qu’institutionnelle du pays dans le cadre de l’optique globale d’ajuster des procédures, de réhabiliter des processus,de bousculer des mentalités, de stimuler des esprits, d’actualiser des connaissances et des savoirs, d’innover ou de faire bouger des statuts quo expriment le refus catégorique de toute tentative de reconversion des systèmes dans lesquels naissent et se reproduisent toutes les difficultés qui handicapent le pays. Le refus est formel. Pas de changement, pas d’alternative à l’existant et aucune évolution qui ne le confirme pas. Accepter le changement équivaut souvent à renoncer à des avantages ou à des conforts trop facilement acquis.

Paradoxalement, le leitmotiv le plus constant dans les discours politique, idéologique et économique est l’urgence du changement. Il s’avère en fait, que chacun recherche un changement à la mesure de ses propres ambitions sans pour autant qu’il n’altère aucun des intérêts ou des avantages acquis. Un simple exemple. La ville entreprend des travaux visant à rationnaliser la circulation et la fluidifier. Les habitants n’acceptent pas que des sens interdits leur imposent de faire trois cents mètres de plus pour rentrer chez eux. Ils n’acceptent pas non plus que des interdictions de stationnement les empêchent de stationner de leur côté de la rue.

Un autre exemple un peu plus complexe. Un étudiant dans une grande école d’ingénieur épuise toutes les options légales, qu’il connaît très bien, d’y continuer ses études. Le conseil de l’école n’ayant que le seul choix de l’en exclure assume ses responsabilités et après délibération lui applique la réglementation et le déclare exclu. L’étudiant, sa famille, ses camarades de classe, la très officielle et influente corporation professionnelle de son père tous s’y mêlent et essayent d’exercer des pressions sur le responsable de l’école pour ne pas le soumettre aux dispositions de la loi. L’argument que ce genre d’attitudes s’oppose aux lois, aux valeurs, aux principes et à l’esprit auxquels le pays s’efforce de se conformer suite aux changements, de moralisation et de lutte contre toutes les formes de corruption qui ont été décidés et entérinés à tous les niveaux politiques est rejeté et jugé caduc. Aucun de ses facteurs ne peut s’opposer à l’intérêt particulier dudit étudiant qui doit, aux noms des interventions – comprendre pouvoir de pression et offres à peine dissimulées – bénéficier du privilège d’une dérogation. Le changement tant voulu n’est pas possible quand il affecte nos intérêts, nos privilèges et nos pouvoirs.

Un autre exemple encore plus complexe, mais du même registre, toutefois. Un nombre d’étudiants dans les classes préparatoires d’une grande école sont pris en flagrant délit de fraude. La fraude qualifiée est constatée par qui de droit. Des rapports sont établis en foi de quoi une délibération décide d’appliquer la réglementation mais dans ses limites les plus permissives. Le parquet n’est pas saisi comme il aurait pu l’être et les candidats concernés ne sont ni exclus ni interdits d’inscription dans une institution pour une période de temps comme ils auraient pu l’être. La décision, toute légale et légitime, qu’elle est fut contestée et un procès intenté contre l’établissement et son directeur. La suite est dramatique. On donne raison aux fraudeurs. On déboute l’ensemble de la communauté académique qui appliqua le règlement par l’intermédiaire du premier responsable et ce dernier est condamné à verser personnellement des sommes d’argent aux candidats fraudeurs pour chaque jour qu’il ne se soumet pas à la décision de les réintégrer dans l’établissement. La communauté en question se taraude mais se terre. Des prédateurs risqueraient d’être au guet ! Indulgence !

Le sens des mots et des concepts s’est évaporé. Les valeurs, les principes, les lois, les règlements, l’autorité n’ont plus cours. L’irrationnel chasse la confiance dans la constance des référentiels. L’on apprend que changement ne signifie pas nécessairement amélioration. Dans le cas d’espèce, en effet, il est régression. Jamais, jamais ce genre de situations n’aurait été imaginable avant que le changement ne s’installe. La crise de confiance est donc fonctionnelle. Non seulement mine-t-elle la normalité des rapports des individus aux institutions, mais elle justifie les abus des droits et le rejet des obligations des uns et des autres. Elle contribue au maintien des statuquos et renforce la légitimité de l’illicite. Elle ne peut pas être le seul fait du hasard. Elle doit, très probablement, être cultivée et protégée par des groupes d’intérêt pour qui changement rimerait avec mise en échec de l’accumulation indue de richesses, de privilèges et de pouvoirs. Il semblerait que plus le déficit de confiance dans les institutions est grand, plus la magouille est possible et plus les entrées interdites permettent de profiter du système et de s’y sucrer au dépend des autres.

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