Étiologie d’une chute qui risque d’être fatale : le cas des élections du 4 septembre 2015

Étiologie d’une chute qui risque d’être fatale : le cas des élections du 4 septembre 2015

Abdellatif Zaki

Rabat – À observer les comportements et les performances des partis politiques au Maroc depuis le lancement de l’expérience de l’alternance, on serait enclin à conclure que le plus grand risques que la responsabilité politique, gouvernementale, et paradoxalement aussi communale et régionale, fait courir aux professionnels de la politique n’est pas tant de se retrouver éloignés des populations qui les ont élues et coupés des attaches sociales, politiques et psychologiques qui les lient à elles mais surtout de ne pas se rendre compte en temps opportun des rapports conflictuels qui s’installent en eux et qui mettent en péril le capital culturel et les potentiels de communication qu’ils ont en partage. Au Maroc, au moins, le pouvoir isole le politicien et le met entre les mains d’intermédiaires en qui il doit avoir confiance mais qu’il sait pertinemment peuvent avoir leurs propres agendas et des intérêts contraires aux siens. C’est la raison majeure pour laquelle nos grands politiciens préfèrent travailler avec des interfaces familiales et tribales tout en les laissant se sucrer, les associant graduellement à leurs pouvoirs, et les préparant à les succéder au terme de leurs carrières.

Les conséquences de ce phénomène de consanguinité accélèrent la décadence interne des formations politiques et aggravent la violence des réflexes de leurs mécanismes d’autodéfense qui se mettent à prendre pour cibles leurs propres militants ou des fratries concurrentes. Les menus de plusieurs listes de candidats aux dernières élections révèlent, en effet, d’une part, la prévalence des relations de filiation sur toutes les autres, et paradoxalement, la présence de parents proches sur des listes concurrentes, de l’autre. Dans le premier cas, ceci a suscité des protestations parmi les militants orphelins et des crises presque identitaires et existentielles dans le second cas.

En plus de ces effets sociaux pervers de la consanguinité politique, elle favorise le transfère des investissements tant intellectuels et émotionnels que matériels qui devraient porter sur les formations politiques concurrentes et des conflits externes aux conflits internes souvent de nature personnelle et de leadership. L’attention n’étant plus sur la concurrence politique ni sur les structures des différentes manifestations du pouvoir en leur sein, les formations politiques ne sont plus à même ni d’adresser les priorités des populations, ni à se situer en fonction de leurs vrais défis et problèmes, ni à s’occuper de la concurrence et à déjouer ses stratagèmes. C’est la perte totale de la main, et c’est la voie ouverte pour le genre de débandades auxquelles on a assisté dernièrement.

En outre, les partis politiques perdants lors de ces élections semblent avoir sous estimé ou oublié que les problèmes des uns sont aussi ceux des autres et sont donc autant d’éléments qui influent sur les positionnements et les performances de l’ensemble des acteurs. En général, les faiblesses d’un parti sont connues de la concurrence qui ne se prive jamais de les utiliser pour l’atteindre et l’affaiblir d’avantage en les retournant contre lui. En effet, quelque soient les lauriers et la puissance dont une formation aurait pu jouir dans le passé et les moyens qu’elle aurait pu contrôler à un moment donné de la gloire de son histoire politique, si son leadership ne comprend pas que les problèmes internes de la formation influenceront les positions et la qualité de ses décisions, entameront ses capacités de peser sur l’évolution de son environnement et feront la force de ses adversaires, il n’aura rien compris à la politique et remettra, sans en être conscient en temps réel, la destiné de son parti à ses adversaires qui sauront les capitaliser contre lui.

La divergence des diagnostics n’est plus tant le problème qui divise les adversaires politiques que c’est l’évaluation des causes et les conséquences des problèmes et les attitudes à avoir pour y faire face qui font la différence entre les différents acteurs. En effet, les problèmes sont connus de tous et des consensus existent sur les causes. Plus lourd en conséquences sera, toutefois, la capacité pédagogique d’un parti politique à exposer et à expliquer ses options et ses points de vue et d’y faire adhérer ses adeptes, ses sympathisants et les électeurs indécis et les convaincre d’accepter ses cadres de référence spécifiques à chaque catégorie de problèmes. Ceci ne s’obtient, toutefois, qu’à travers une stratégie de communication inclusive et participative qui donne la parole aux autres et construit leurs propos en argumentaires politiques et en projets socio-économiques beaucoup plus qu’elle n’interpelle leur écoute et exige leur soumission. La culture pyramidale des partis qui évoluent sur des bases de filiation et de cooptation tribale ne permet pas, par contre, ce type de communication et privilégie un modèle vertical ou en zigzag. Le résultat est qu’elles survivent sur l’élan du passé où elles tenaient encore sur des rapports horizontaux.

Par ailleurs, tout comme un indice ou un facteur identifié et non surveillé, un problème diagnostiqué mais pas pris en charge à la faveur et à la satisfaction des personnes et des groupes qui en souffrent est un facteur de plus de l’effritement de la crédibilité de la formation politique. Les éléments qui auraient pu contribuer au renforcement des positions d’un parti deviennent ainsi des contraintes et des facteurs de son affaiblissement. En effet, un adhérent ou un sympathisant dont les attentes et les besoins ne sont plus satisfaits par le parti, ira chercher cette satisfaction ailleurs et, cet ailleurs, ce sont les adversaires. Les sympathisants perdus ne sont pas seulement souvent récupérés par la concurrence mais, en raison de motivations personnelles, deviennent les opposants les plus virulents et les plus périlleux pour leurs formations d’origine. Les exemples ne manquent pas au Maroc. Pratiquement, aucun parti n’échappe à cette règle.

Des partis comme l’USFP et l’Istiqlal, par exemple, anciennement aux traditions de communication sociale et idéologique fortes et efficaces, ont fini par développer un autisme qui les sépara de leurs bases. Leurs mécanismes de communication qui régnèrent pendant plusieurs décennies en maîtres quasi absolus sur la scène politique nationale, sans avoir pour autant été inclusifs et qui furent en réalité unidirectionnels, furent battus sur leurs propres terrains dès l’avénement des technologies de l’information et de la communication et l’émergence des médias sociaux. Le contact privilégié qu’ils avaient avec la population connut une fin tragique quand ils accédèrent au pouvoir et leurs discours se confondirent avec ceux des média officiels. La rupture se solda d’abord par la perte du contrôle du parlement et du gouvernement et se consomma par les résultats des élections du quatre septembre. La question critique est de savoir si ces performances électorales successives ne sont qu’un rappel à l’ordre qui dure pour se confirmer, et seront donc provisoires, ou si elles annoncent la confirmation d’une tendance croissante de perte de la légitimité dans laquelle ces parties se confortaient depuis avant l’indépendance pour les uns et pendant les années de la lutte pour la démocratie pour les autres.

Il est possible de voir, au moins en partie, les raisons de l’émiettement, peut-être momentané et provisoire, de l’USFP et de sa perte de vitesse actuelle dans l’incapacité acquise de son leadership dans l’exercice du pouvoir de transformer les attentes et les aspirations des populations en un agenda politico-économique et des options culturelles et sociales alternatives convaincantes et crédibles. Cette incapacité trouve ses origines, d’une part, dans l’absence d’un récit et d’une vision qui fait rêver tous les partisans de se voir, eux aussi, un jour dans une position de leadership et de responsabilité, et d’autre part, dans l’incapacité du leadership en place d’imaginer des approches de gestion des organisations politiques qui admettraient une responsabilisation partagée, décentralisée, collective, renouvelable et opérant avec le principe de reddition des comptes.

Par ailleurs, plusieurs leaders politiques semblent confondre la continuité des institutions dont ils ont la charge avec la leur dans leurs postes de responsabilité. Ils tendent aussi à avoir des difficultés à distinguer entre, d’une part, la réussite de leurs projets personnelset leurs entreprises privées et celle des missions qui leur incombent dans le cadre de leurs fonctions politiques ou administratives officielles, de l’autre. Quand ils sont rattrapés par la réalité, ils sont pris de court et sont surpris que ni le temps ni les éléments qu’ils pensaient bien contrôler pourtant ne jouent plus en leur faveur. Leur manque de sérénité n’est égal qu’aux déficits de leur imagination et aux carences de leurs facultés prospectives. L’une de leurs erreurs fatales est qu’il ont cessé de concevoir la politique comme un domaine essentiellement de créativité, peut-être ne l’ont-ils jamais conçu ainsi !

En effet, à cause de ces déficits, ces leaders développent aussi une cécité aux signaux de changement et de transformation qui affectent leurs organisations et ratent ainsi occasion après occasion de poursuivre les processus de leur maturation et de leur renouvellement. Le leadership n’a pas vu l’échec venir, résultat même de ses manquements aux conditions de la bonne gouvernance politique, sociale et culturelle de leurs organisations. Le Secrétaire Général de l’Istiqlal n’est-il pas allé, par exemple, jusqu’à s’engager publiquement à démissionner au cas de l’échec de son parti. L’échec aura lieu, mais point de renonciation au poste de responsabilité. Ce défaut de démission, exemple flagrant du non respect des engagements politiques, aura très probablement des effets pervers sur la cohésion du parti qui risquera de voir ses partisans se radicaliser au delà de ses propres seuils idéologiques déjà trop flous et indécis, de migrer plus à droite vers le PJD ou vers d’autres formations à sa gauche. Ils pourront aussi, tout simplement, se retirer définitivement de politique active et se ranger du côté des quelques soixante quinze pour cent de la population qui ne participe pas aux échéances électorales.

La découverte par des militants, des partisans et des sympathisants honnêtes de décisions contredisant des promesses politiques ferme, comme celles portant sur les lignes rouges en matière des alliances politiques est vécue comme une trahison. De même, la révélationde comportements politiques douteux de la part du leadership d’un partis de prédilection est toujours un désappointement douloureux. Les partisans et les militants qui s’identifient aux principes les plus nobles de leurs partis se sentent tous trompés par leur leadership et impliqués, malgré eux, dans des processus de corruption qu’ils ont toujours appris à juger délictueux, voire criminels, et qu’ils devaient dénoncer et combattre là où ils trouvent. Du traffic de pouvoir dans la préparation des congrès des partis et au moment de sélection des têtes de listes aux diverses élections et des délits d’initiés affectant l’évolution interne du parti au mépris du respect des procédures démocratiques, de transparence, de redevance et de reddition des comptes, aux comportements dirigistes des pouvoirs politiques excessivement centralisés, ils voient l’espace de la libre expression, de la réalisation de soi et les horizons de promotion interne se rétrécir dramatiquement au sein de leurs partis. Alors qu’ils assistent, impuissants, à la fermeture de leurs propres partis, ils voient les offres les opportunités s’ouvrir et se multiplier chez la concurrence. D’où l’explosion de partis comme l’USFP et les conflits intestinaux qui continuent de déstabiliser l’Istiqlal.

Qui n’avance pas recule, dit-on. Et aucun des grands partispolitiques n’avancent. Quand les plus anciens ne dégringolent pas, ils font du sur place. Seul le PJD avance, et il le fait à grands pas, des pas de géant, en fait. S’il maintient sa cadence, il écrasera l’ensemble de ses concurrents aux prochaines échéances électorales qui, à juger des indicateurs disponibles, auront beaucoup de difficultés à se relever, si jamais ils arrivent à le faire. L’histoire plus au moins contemporaine a connu des avancées aussi fulgurantes qui se sont accompagnées par des effritements définitifs de groupements politiques qu’aucun croyaient imperturbables. L’expérience ne s’est, malheureusement, souvent pas bien terminée. Mais ça c’est une autre histoire.

commentaires

© 2014, Morocco World News - Français

Retour en haut de la page