Adieu Aylan, tu peux dormir en paix !

Adieu Aylan, tu peux dormir en paix !

Abdellatif Zaki

Rabat- La mort d’un enfant est toujours douloureuse, celle d’un enfant mort noyé l’est d’autant plus que d’une manière ou d’une autre on se sent en partie responsable. On aurait du être là pour lui porter secours, le sauver, le réanimer, lutter pour que la plage soit mieux gardée et pour tant d’autres raisons ! Un enfant tué par noyade, c’est insupportable, inadmissible et tout simplement inhumain. Un enfant, c’est fait pour rire, jouer, sauter, danser, chanter, faire le pitre, c’est pas à voir poussé par les vagues, allongé visage contre le sable, immobilisé car on lui a ravi le droit à l’enfance, à voir ses parents vieillir, à apprendre, à tomber amoureux, à acheter des roses à sa bien aimée, à lui faire découvrir la ville où il naquit avant la guerre, où son école aurait pu être. Un enfant syrien ne meurt pas noyé sur une plage turque par choix car il ne choisit pas de quitter son pays et ses parents et qu’il ne lâche pas la main de son père juste quand le bateau chavire pour s’amuser.

À trois ans un enfant est encore un bébé, la joie de sa maman, avant qu’elle ne meure elle aussi noyée quand elle fuyait les affres de la guerre en Syrie. À trois ans, il ne peut pas encore savoir pourquoi la nuit le ciel s’illuminait au même moment qu’une odeur nauséabonde, des cris, des pleurs, des toits et des murs éclataient et envahissaient le silence. Il ne comprend même pas encore pourquoi des adultes se font mal, pourquoi il n’y aurait pas à manger quand il a faim, pourquoi on le réveille la nuit, on le sort, on le somme de se taire, de marcher vite, de monter dans une barque qu’il n’aime pas ni pourquoi son père s’affola quand elle commençait à prendre de l’eau, pourquoi on lâcha sa main, on entendait pas ses appels, il n’entendait plus les autres, on ne vint pas le repêcher, pourquoi il eut soudainement très froid et pourquoi il se vit pousser des ailes et monter au ciel. Personne ne lui a rien expliqué.

À trois ans, un enfant syrien qu’on retrouve mort dans une plage de Turquie ne sait pas qu’on a exécuté des savants se son pays, des historiens, des artistes, des hommes et des femmes qui ne sauront jamais pourquoi, que sa maman pouvait être mise en esclavage sexuel à n’importe quel instant par des gens venus d’ailleurs, que la tête de son père risquait d’être coupée du jour au lendemain, que la mosquée de son quartier a été aplatie par des barils d’explosifs et que les tortionnaires et les bourreaux des uns et des autres répondaient aux même noms, priaient le même Dieu et vénéraient le même prophète et que c’est pour cela qu’il s’est retrouvé dans l’embarcation de son voyage terminal.

En fait, à trois ans, l’enfant syrien ne savait pas encore non plus que c’est parce que les voisins avec qui il partageait la langue et la religion et avec qui il avait l’histoire en commun ne voulurent pas de lui, ni de son petit frère, ni de ses parents qu’il s’est retrouvé dans l’eau froide et que personne n’entendit ses appels. Il ne savait pas qu’avant de tomber à l’eau, l’embarcation de fortune devait le ramener lui, son frère et ses parents dans un pays d’infidèles, d’impies et de laïcs mais qui était, toutefois, connu pour héberger celles et ceux dont les leurs ne veulent plus.

À trois ans, l’enfant syrien laissé se noyer par ses voisins et ses frères dans la religion savait que beaucoup de celles et de ceux qui le pleurent ne sont étrangers ni à l’odeur nauséabonde qui le faisait vomir ni aux cris qui lui perçaient les tympans ni à le destruction de l’école où il aurait pu faire ses études et la connaissance de celle qui devait devenir sa fiancée ni à la décapitation du célèbre archéologue qui, de toute sa vie, n’avait jamais commis de crimes. Du haut de ses trois années arrêtées avant terme, il distingue ceux et celles dont les larmes sont authentiques et la brûlure au cœur est réelle, et les autres dont la couleur lui rappelle le sable qui l’étouffe et l’odeur nauséabonde qui éclatait chaque fois le tonnerre ébranlait son lit et faisait sa maman trembler.

Du haut de ces trois années, il observe, généreux, que peut-être il n’est pas parti pour rien, sa vie aurait été plus utile que toutes les négociations, les tractations diplomatiques et toutes les promesses. D’autres plus jeunes et aussi jeunes que lui, avec leurs parents ou sans eux, marchent déjà pour des pays où l’espoir serait permis, où ils seraient même accueillis avec des applaudissements, des cadeaux, des sourires, de la chaleur et de la reconnaissance.

Adieu Aylan, tu peux dormir en paix !

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