L’école et la lecture: la matrice dans laquelle naissent nos mentalités et nos cultures, doit-elle être livrée à elle-même ?

L’école et la lecture: la matrice dans laquelle naissent nos mentalités et nos cultures,  doit-elle être livrée à elle-même ?

Abdellatif Zaki

Rabat – L’école façonne amplement nos mentalités et nos cultures. Elle est la matrice qui nous les conçoit et l’environnement dans lequel elles évoluent, se développent et se finalisent. Lui laisser cette mission, à elle seule, elle ne pourra que reproduire le même schéma et renforcer sa main basse sur nous. Le consensus actuel sur l’échec de l’institution scolaire et universitaire, confirmé par les plus hautes autorités compétentes, nous interdit donc de nous livrer totalement à cette institution ou de lui livrer notre éducation sans suivi et accompagnement.

Comme il m’arrive souvent en marchant dans les rues de nos villes, je m’arrête devant les étals de la presse nationale. Les unes m’amusent, m’effraient et me déconcertent. Avec le temps, j’ai appris à en relativiser le ton et la teneur mais elles m’imposent des questions qui continuent de m’intriguer. Quels en sont les lecteurs, comment les lisent-ils, comment y réagissent-ils, à quel point affectent-ils leurs attitudes, leurs sentiments, leurs manières de voir et de concevoir, leurs comportements, etc. ?

Sachant que l’apprentissage du processus de la lecture n’est pas des points les plus forts de nos écoles, deux grandes catégories se dessinent d’office. Il y aura la minorité infime de celles et ceux qui, par un accident quelconque de l’histoire ou de la sociologie, auraient appris à lire et, la majorité écrasante de celles et de ceux qui sortent des différents niveaux de notre système éducatif sans avoir jamais appris à lire comme l’attestèrent encore récemment les rapports les plus officiels des instances compétentes.

En effet, la lecture étant un processus de réflexion critique, d’évaluation, de prise de décisions et de remise en cause des référentiels fondateurs de tout texte, elle ne peut se faire que dans un cadre qui exige et reconnaît la liberté et la responsabilité de l’individu. Or, ni notre société, ni la culture qui la domine, ni notre école reconnaissent l’une ou l’autre de ces valeurs. Le combat pour les libertés individuelles n’est pas dissociable de de celui pour la responsabilité civique, sociale et intellectuelle. Tant que le conflit idéologique n’est pas résolu, l’école ne pourra pas enseigner le processus de lecture comme il se doit. Elle se limitera à former dans le déchiffrage aux premiers degrés de la phonétique, du lexique, de la morphologie, de la syntaxe et de la sėmantique des suites de signes dans leurs rapports linéaires. La lecture continuera d’être une activité mécanique à caractère mental. Elle ne sera ni sociale, ni intellectuelle, ni philosophique ni responsable. Elle ne permettra pas le dépassement de la signification par la force de la réflexion, de la critique et de l’engagement social qu’elle revendique.

Le fait est que les objectifs sous tendant les formations en lecture dans doter école ne visent pas à émanciper l’intellect, ni à dépassionner les débats, ni à déconstruire et à reconstruire le sens et la signification. Ils visent, par contre, à ancrer les réflexes de la confirmation, la vénération de l’opinion dominante, le déni du débat, le rejet de la raison, la renonciation à la liberté intellectuelle et la soumission à des patrons de la pensée. Tous les ingrédients de l’obscurantisme y sont.

On comprend dès lors comment les discours tant politiques que religieux directs, simplistes, passionnels et bourrés de références immuables et sacrées arrivent mieux à se faire entendre que ceux plus rationnels, analytiques et objectifs. L’on peut comprendre, par exemple, comment un discours machiste et misogyne arrive à mobiliser des femmes avec deux décennies de scolarisation à leurs compteurs scolaires et académiques et à les convaincre à renoncer à l’égalité et à aux droits pour lesquels les femmes ont combattus pendant longtemps et qu’elles ont obtenues à des prix très élevés. L’on comprend aussi comment de jeunes personnes qui ont fait des études scientifiques brillantes se laissent berner par le discours déchaîné de prestidigitateurs du langage convertis en leaders de l’opinion religieuse qui réussissent à les endiguer et à les mobiliser pour des causes contraires à la raison, à la paix et au bonheur et en faire des bombes vivantes d’hostilité et de violence.

Le fatalisme et le fanatisme s’acquièrent très jeunes non seulement à travers des contenus mais surtout à travers des attitudes envers la connaissance et les divers véhicules et institutions qui la servent. L’écrit étant encore un moyen prépondérant dans la formation des idées, des opinions et des comportements, il demeure un des maillons les plus forts dans la chaîne des valeurs et, donc, un élément fondamental à maîtriser dans la dé-construction des systèmes idéologiques et de pensée et dans la construction d’alternatives pour eux.

C’est le rôle de l’école, à partir de ces niveaux les plus élémentaires jusqu’aux niveaux universitaires supérieurs, d’amener les élèves et les étudiants à explorer les processus de l’écriture et de la lecture et de les équiper, d’une part, pour se prémunir contre leurs ruses et se protéger de leurs abus et, d’autre part, de bénéficier de la puissance qu’ils peuvent en tirer. Mais c’est aussi le rôle des utilisateurs du texte, de l’écrit et de la lecture de faire le point avec l’école aussi souvent qu’ils le jugent nécessaire pour lui faire part de la conformité de ses prestations à leurs besoins et l’accompagner pour mieux s’acquitter de ses responsabilités.

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