Pourquoi la présence de Zapatero à Dakhla est une victoire politique pour Maroc

Samir Bennis
Docteur en relations internationales et diplômé d’études supérieures en sciences politiques, études ibériques, études diplomatiques, Samir Bennis avait entrepris des recherches postdoctorales diplomatiques à Madrid, avant de s’envoler à New York ...
Pourquoi la présence de Zapatero à Dakhla est une victoire politique pour Maroc

New York – La visite de l’ancien Premier ministre espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, au Maroc et sa participation au Forum de Crans Montana à Dakhla, peuvent être considérées comme une victoire politique pour la diplomatie marocaine, car elles portent en elles-mêmes la reconnaissance par l’ancienne plus haute autorité exécutive de l’Espagne de la souveraineté du Maroc sur le Sahara et ses droits historiques sur le territoire.

Ce qui donne une importance particulière à cette participation est que cette reconnaissance implicite vient d’une grande figure de l’ancienne puissance coloniale du nord et du sud du Maroc, ce qui reflète la volonté d’un grand nombre de l’élite politique espagnole de réparer les dommages historiques que le colonialisme de leur pays a causé au Maroc.

Pour comprendre l’importance de cette visite, on doit prendre en considération la position initiale du Parti socialiste espagnol (PSOE) au milieu et à la fin des années 1970. A cette époque-là, les dirigeants de ce parti soutenaient fermement le Polisario et défendaient son indépendance et la création d’un état satellite au sud du Maroc.

Cependant, au fil du temps, et avec le renforcement des liens économiques, politiques et stratégiques entre Rabat et Madrid, notamment depuis l’avènement du premier gouvernement socialiste dirigé par le Premier ministre Felipe Gonzalez en 1982, un certain nombre de dirigeants du parti ont commencé à changer leur position sur cette question. Une des raisons qui ont poussé les dirigeants du PSOE à adoucir leur position et être progressivement enclins à soutenir le Maroc, quoique implicitement, est l’importance hautement stratégique que le Maroc représente pour l’Espagne.

Eu égard  à l’importance des liens économiques, commerciaux et politiques entre les Rabat et Madrid, les autorités des deux pays ont cherché à amoindrir l’impact des facteurs de friction qui les ont affectés dans le passé, comme la question de la pêche dans les années 1980 et 1990, la question de Sebta et Melillia, le Sahara et l’immigration clandestine.

Près de quatre décennies après l’inauguration d’une nouvelle ère dans les relations maroco-espagnole, le Maroc est devenu un partenaire stratégique indispensable pour l’Espagne dans de nombreux domaines. L’importance de Rabat pour Madrid ne réside pas seulement dans le fait que l’Espagne est le premier ou le deuxième partenaire économique du Maroc, ou que celui-ci est le premier partenaire économique de celle-là en dehors de l’Union européenne et après les États-Unis, mais dans le rôle crucial que Maroc joue pour aider son voisin du nord dans la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme.

Rabat joue aussi un rôle crucial dans les efforts que Madrid déploie pour faire face au phénomène de l’immigration illégale en provenance de l’Afrique subsaharienne, et au trafic de drogue. Grace à l’évolution remarquable des relations entre les deux pays, en particulier au cours de la dernière décennie, l’Espagne a été en mesure d’endiguer les flux d’immigrants illégaux qui arrivent à ses côtes.

Même si nous supposons que ce changement favorable d’une partie de la classe politique espagnole en faveur du Maroc- ou du moins sa neutralité positive- n’est pas spontanée, la grande importance que le Maroc est venu à représenter dans la politique étrangère de l’Espagne les oblige à adopter des positions qui lui sont favorables, ou du moins qui sont neutres ou ne sont pas hostiles à ses intérêts.

La carte politique du Maroc

Le Maroc a un certain nombres de cartes politiques qu’il peut utiliser pour faire pression sur l’Espagne, en particulier en ce qui concerne la question de la coopération dans la lutte contre l’immigration clandestine. Les expériences passées ont montré aux Espagnols qu’ils doivent prendre en compte les intérêts de leur voisin du sud dans toute décision de politique étrangère qui concerne le Maroc. Tout décision ou action hostile est susceptible de pousser Rabat à riposter.

Par exemple, lorsque les gardes civils espagnols ont appréhendé et fouillé le bateau transportant le Roi Mohammed VI dans les eaux territoriales de la ville occupée de Sebta, le 7 Août 2014, le gouvernement marocain n’a pas protesté officiellement. Il a utilisé une des cartes politiques dont il dispose. Quelques jours après l’incident, les autorités marocaines ont décidé de fermer les yeux sur l’avalanche d’immigrants clandestins qui tentaient d’atteindre le territoire espagnol.

En conséquence, pendant deux jours, le 11 et 12 Août 2014, 113 bateaux de fortune sont arrivés à la côte espagnole transportant 1409 candidats à l’immigration. Cette hausse soudaine dans l’arrivée d’immigrants illégaux a provoqué un état de panique en Espagne.

Pour mesurer l’importance que la coopération marocaine dans la lutte contre l’immigration clandestine représente pour l’Espagne, il faut garder à l’esprit que le nombre total d’immigrants illégaux qui sont arrivés sur le territoire espagnol au cours du premier trimestre de 2014 n’a guère dépassé 2500. Sans la coopération du Maroc, en l’espace de deux jours, le nombre d’arrivées illégales a atteint 60% du total des arrivées enregistrées en trois mois. Cette hausse soudaine du nombre de bateaux clandestins sur le territoire espagnol a poussé le gouvernement espagnol à solliciter l’aide de son homologue marocain.

Au cours de la réunion tenue entre le ministre marocain de l’Intérieur, Mohammed Hassad, et son homologue espagnol, José Fernández Díaz, à Tétouan le 27 Août 2014, celui-ci a exprimé sa gratitude au Maroc pour sa coopération avec l’Espagne dans la lutte contre l’immigration clandestine, ce qui a contribué à rétablir la situation à la normale.

On peut imaginer les dégâts que l’Espagne pourraient encourir  sur le plan sécuritaire, économique et social si Rabat décidait de suspendre sa coopération avec Madrid dans la lutte contre l’immigration illégale, sans parler  de sa coopération dans la lutte contre le terrorisme.

La mesure prise par Rabat en Août 2014 a servi comme message aux autorités espagnoles que Madrid doit respecter les symboles de souveraineté du Maroc et le traiter sur la base du principe de respect mutuel, sans porter préjudice aux intérêts de l’autre partie, et qu’un manque de considération à cet égard pourrait affecter la coopération entre les deux pays.

Soutien tacite de l’Espagne au Maroc

D’autre part, contrairement à ce que un certain nombre de médias, en particulier les médias algériens, ont essayé de suggérer, la déclaration faite par le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel García Margallo sur la participation de Zapatero dans le Forum de Crans Montana à Dakhla, ne déroge pas à la pratique traditionnelle suivie à cet égard. Il est commun pour les gouvernements de se distancer des initiatives prises par les partis d’opposition, surtout quand ces initiatives ne reflètent pas la position officielle d’un gouvernement concernant un conflit quelconque.

Dans ce cas de figure, Margallo n’a pas dénoncé ou condamné la présence de Zapatero à Dakhla. Sa déclaration s’est limitée à une demande de clarification de la part Parti socialiste. De plus, le Ministre espagnol n’a pas déclaréque l’organisation du Forum de Crans Montana à Dakhla était «contraire à la légitimité internationale.» Au cours de sa conférence de presse sur la question, il s’est limité à citer un communiqué que l’Union africaine avait envoyé à de nombreuses capitales à travers le monde pour les exhorter à boycotter ce forum.

En outre, le ministre espagnol était au courant de la visite de Zapatero et n’a pris aucune mesures pour le dissuader de se rendre à Dakhla. S’il y avait un changement dans la position officielle de l’Espagne concernant le Sahara comme les médias algériens ont essayé de suggérer, le chef de la diplomatie espagnole aurait tenté de dissuader l’ancien premier ministre de participer au Forum de Crans Montana, ou au moins de condamner sa participation  publiquement.

Or le ton utilisé par Margallo concernant la présence de Zapatero à Dakhla suggère qu’il aurait donné son accord tacite à l’ancien chef du gouvernement espagnol pour s’y rendre. Cette approbation pourrait être interprétée comme étant le résultat du consensus atteint par l’élite politique de l’Espagne au fil du temps sur l’importance cruciale de maintenir et de renforcer la relation stratégique de leur pays avec le Maroc.

De par la nature de sa responsabilité en tant que chef de la diplomatie espagnole, il est normal que Margallo fasse cette déclaration pour dissiper toute suspicion de complicité de son gouvernement avec la présence de Zapatero à Dakala. Ce faisant, il donne l’impression aux larges secteurs de l’opinion publique espagnole, qui soutiennent le Polisario, que la position de Madrid sur le conflit est en conformité avec le droit international et les efforts consentis par les Nations Unies pour aider les parties à parvenir à une solution juste, politique et mutuellement acceptable au conflit.

Echec des tentatives du Polisario et de l’Algérie

La controverse que certains médias algériens ont essayé de créer sujet de la déclaration du ministre des Affaires étrangères de l’Espagne sur la présence de Zapatero ne relève que de la propagande. On ne peut pas se précipiter et conclure que la déclaration de Margallo reflète une attitude hostile de l’Espagne à l’encontre du Maroc au sujet de son intégrité territoriale. Bien que Madrid évite de faire toute déclaration pouvant refléter son soutien à Rabat, elle prend des mesures qui sont en sa faveur, ou du moins ne vont pas à l’encontre de ses intérêts.

En outre, un certain nombre de mesures prises par les autorités espagnoles au cours des dernières années indiquent que Madrid appuie tacitement la position marocaine, et ne semble pas être prête à sacrifier ses relations stratégiques avec Rabat  pour soutenir le Polisario.

La décision prise par le Parti Populaire en Février dernier de faire capoter une demande présentée par certains partis au parlement espagnol exigeant que le gouvernement espagnol octroie l’asile politique à Aliaa Hassan, un des condamnés dans les évènements de Kdim Izik, dans la ville marocaine de Laâyoune en Novembre 2010, prouve que Madrid prend les intérêts et les préoccupations marocaines en compte et évite de prendre aucune mesure qui pourrait avoir un impact négatif sur ses relations avec Rabat.

En définitive, les tentatives faites par le Polisario, et les organisations non-gouvernementales espagnoles et étrangères destinées à mettre de la pression sur Madrid et la pousser à prendre une position en en faveur du Polisario ont échoué. Malgré l’impression donnée par l’Espagne qu’elle ne soutient le Maroc, ses actions suggèrent qu’elle le soutient dans les coulisses.

De par son appartenance au « Groupe des Amis du Sahara occidental », qui comprend aussi la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, et la Russie, l’Espagne a joué un rôle important en Avril 2013 pour persuader les Etats-Unis de modifier le projet de résolution présenté au Conseil de sécurité, dans lequel Washington avait initialement plaidé pour l’élargissement du mandat de la MINURSO au Sahara pour y’ inclure un mécanisme de surveillance des droits de l’homme.

Et il y’a fort  à parier que le Maroc va compter sur l’Espagne, qui est un membre non-permanent du Conseil de sécurité (2015-2016), pour veiller à ce que cet organe onusien ne prenne aucune mesure qui serait préjudiciable aux intérêts marocains concernant l’approche que devrait être suivie afin de parvenir à une solution juste, politique et mutuellement acceptable au conflit.

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