Je ne suis pas Charlie!

Ismail Harakat
Ex-membre des rédactions de plusieures publications au Maroc, en France et en Espagne, Ismail est également académicien. Il est aujourd’hui enseignant chercheur et professeur aux universités canadiennes de Sherbrooke, Laval à Québec et ...
Je ne suis pas Charlie!

Montréal – D’abord, que les choses soient bien claires : il n’y a aucune concession possible ni aucune relâche de vigilance qui vaille face au terrorisme. La tuerie qui a décimé la rédaction de Charlie-Hebdo ne peut inspirer que dégout et indignation. Dans ce sens, la condamnation sans équivoque est en quelque sorte un service minimum. La communauté musulmane de France, estimée à quatre millions d’individus a été la première à monter au créneau pour exprimer le rejet de la violence et s’associer aux manifestations organisées un peu partout dans l’Hexagone pour témoigner de l’horreur ressentie. Les représentants des communautés musulmane et juive se sont fendus de déclarations abondant dans le même sens. Autant dire que la tuerie lâche et barbare a engendré un rare moment de consensus parmi les composantes de la société française.

Toutefois, brandir sous le coup de l’émotion le slogan « Je suis Charlie » est une pilule un peu trop dure à avaler et bien des médias nord-américains, très à cheval sur la question du respect des minorités religieuses ont rappelé les insupportables et indignes erreurs de jugement de l’hebdomadaire satirique. Faire du prophète Mahomet un fonds de commerce à chaque fois que les ventes dégringolent constitue pour ces musulmans français qui fustigent sans ambages le terrorisme une insulte sans égal. On peut se dire de façon très hypocrite que ce n’est pas le moment d’en parler et qu’un minimum de décence requiert de respecter la mémoire des victimes qui ont laissé des parents, des femmes et des enfants. Certes, mais on ne peut non plus oublier les dérives d’un hebdomadaire qui se veut satirique et qui se souvient un peu trop souvent du prophète à chaque fois que les ventes sont au plus bas.

Au moment même où la personne du prophète – dont la représentation est proscrite par la tradition musulmane – était raillée par les « caricaturistes » et les « journalistes » de Charlie-Hebdo, le journal imposait à son équipe une ligne éditoriale lui interdisant de toucher au négationnisme et, de façon plus large à l’antisémitisme visant les Juifs à travers le monde. Bien entendu, ces fameuses caricatures, souvent de piètre qualité et ne contenant pas la moindre trace d’humour sont présentées comme une forme de liberté d’expression si chère à la France qui cherche d’ailleurs, même en plein déclin à la transposer aux deux hémisphères comme un modèle unique, sacré et non négociable.

Quels outils face au terrorisme?

L’autre enseignement à tirer de cette tuerie barbare c’est que des temps très durs attendent la communauté musulmane en France. L’engagement au Sahel et en Iraq,  souhaité par les populations en proie au terrorisme et à des lois d’un autre âge faisait dès le départ de la France une cible de tout premier ordre. La nébuleuse terroriste qui caresse l’espoir d’une réinstauration du Califat islamique abrogé par Mustapha Kemal en 1924 avait juré de s’en prendre aux « infidèles de l’Occident ». Le Canada a gouté à la vengeance de l’État islamique en Iraq et au Levant il y a quelques mois, et maintenant c’est au tour de la France. Les pays arabes et musulmans eux-mêmes constituent une cible de choix pour les terroristes de Daech qui s’enhardissent de plus en plus face aux atermoiements de la coalition internationale qui a pour mission de les éliminer.

Nul donc n’est à l’abri d’actions menées par les terroristes et ces derniers ont quelque part déjà gagné puisqu’ils sont parvenus à chambouler notre existence avec la mise en place de systèmes de sécurité extrêmement couteux dans les quatre coins du monde,  avec tout ce que cela implique comme atteinte aux libertés individuelles. Effectivement, la désagréable impression de se sentir fiché partout est une donne inscrite dans la durée et avec laquelle il va falloir composer.

Pour en revenir à l’attentat qui a visé l’équipe de Charlie-Hebdo, il faut s’interroger sur les priorités du moment. La lutte contre le terrorisme international requiert une mobilisation transcendant les obédiences  et les calculs étriqués. La provocation fait le jeu des obscurantistes puisqu’elle constitue un terreau fertile au recrutement des candidats au Jihad. Il faudrait donc tirer profit de cette condamnation unanime du terrorisme pour asseoir les bases d’une plate-forme permettant de mieux y faire face. Et l’une des toutes premières étapes réside dans le respect d’autrui. Quelqu’un peut-il nous expliquer de quel droit « leur » démocratie et « leur » sacro-sainte liberté d’expression « leur » donnerait le droit de « nous » insulter?

* Les idées exprimées dans la rubrique Opinion de Morocco World News Francçais sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de ce site ou des responsables de sa publication.

Lire aussi, dans le même ordre d’idées, mais en anglais, en cliquant ici, cet excellent article, signé d’une plume américaine cette fois-ci.

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