Que pouvons nous faire de notre passé ?

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Que pouvons nous faire de notre passé ?

 

Rabat – D’abord le connaître ! Mais pourquoi est-ce tellement important de le connaître ce passé et d’en faire une histoire surtout quand on sait que celle-ci ne se répète pas et donc elle n’a théoriquement pas grand chose à nous apprendre ? Par ailleurs, nous ne sommes pas sûr lequel de nos passés nous devrions connaître et reconnaître. En effet, si on devait nous remettre à l’avis de nos spécialistes, il n’y en aurait pas un seul mais plusieurs. Ils ne nous rendent pas la tâche facile ! La difficulté, nous disent-ils, est que notre passé aurait été enregistré et raconté par des contingents de clercs pas tous à la même solde, ni venant des mêmes horizons, ni partageant les mêmes motivations. La transition de l’information à l’histoire se trouve ainsi hasardeuse et la peur se justifie de voir l’histoire devenir mythologie et prendre le dessus sur la réalité, le présent et le futur. Le risque est donc réel. Celles et ceux qui font les récits de l’histoire peuvent finir par se plaire à en créer le sens, s’y faire une place de choix et s’y donner une mission. Nos spécialistes nous disent la difficulté qui est souvent la leur à faire la différence entre pures fabulations, légendes, historiographies, romances, contes, et histoire.

En outre, tant que nous ne savons pas comment dépasser les douleurs du passé, oublier ses violences, ne plus voir ses cicatrices, ne plus souffrir de ses plaies et de ses blessures, ne plus entendre ses appels à la vengeance, ne plus s’emporter par les émotions qu’il maintient vives, ne plus être bouleversés par la mémoire de ceux que nous avons vu emmenés et qui ne sont jamais revenus, nous ne saurons pas non plus comment regarder ce passé avec l’objectivité et la relativité nécessaires pour en faire de l’histoire. Il ne nous sera pas aisé de lui réserver le traitement détaché qu’on nous demande de lui réserver alors qu’il n’est pas définitif, qu’on ne se sait pas quand ni où il commence ni où il ira s’éteindre.

Notre passé a fait l’objet de plusieurs négociations mais pas encore de consensus ni d’accord. Il semblerait qu’il n’a pas été suffisamment libéré et décolonisé pour qu’il puisse se transformer en histoire. Les convergences y sont moins nombreuses et moins critiques que les divergences qui l’influencent et pèsent lourd sur lui. Les spécialistes n’arrivent pas à s’entendre sur sa nature et sa qualité. Certains le trouve religieux plutôt que ethnique, d’autres le juge national plutôt que continental, régional ou universel. Les récits qu’on nous en fait ne nous permettent pas de savoir de quoi exactement il est fait. Par moments, on y parle d’un peuple, dans d’autres d’un ensemble de tribus s’entretuant, d’une succession de dynasties se déchirant pour des légitimités contraires ou d’une mutinerie permanente de troupes parfois issues de ce que dans notre temps personne n’hésiterait à appeler élevage.

Les épisodes ne donnent pas l’impression d’avoir de fil conducteur homogène et se déroulent contre le fond de toile d’une culture qui ne sait pas se définir à la satisfaction de tous les protagonistes. Les conflits qui les traversent effacent l’individu et minorent la présence des femmes, des enfants, des minorités. Ils feignent d’ignorer la distinction entre celles et ceux qui travaillent pour se libérer et les autres qu’ont fait travailler pour les ôter au processus de libération ou pour alimenter un commerce humain qui demeure fleurissant jusqu’aux premières décennies du siècle dernier. Seuls y sont présents des hologrammes ou des fantômes dont l’étoffe a tellement été retravaillée qu’elle en dissimule l’originale. Les tensions sociales et culturelles y sont estompées. Ni les conflits généralement dûes à la colonisation linguistique, à l’introduction d’une nouvelle religion dans une contrée ni les résistances naturelles aux interventions externes dans les structures politiques, économiques et culturelles dans une société y sont adressés.

L’histoire ne pouvant pas et ne devant pas être une chronique, elle n’est pas le récit d’événements particuliers qui nous ont parvenus de notre passé. Elle n’est ni le compte rendu des guerres ou le dénombrement des morts en comptant leurs oreilles ou leurs nez, ni la description d’un tas de têtes coupées sur lequel on appelle à une prière, ni les rapports d’échanges commerciaux ponctuels entre deux puissances militaires continentales, ni les anecdotes de missions diplomatiques et l’échange de cadeaux dans l’espoir d’une transaction nuptiale impossible, ni les annales de sagas fratricides, ni l’exposé des périples d’une invasion et d’une chute qui la suit, ni le grand livre ou le rapport d’audit d’une action militaire.

Pour que des faits divers puissent être reconstruits pour livrer un sens historique, il leur faudrait un appareillage théorique, une vision philosophique, un référentiel sémantique qui tire vers le réel, un effort intellectuel ramenant la pensée et la réflexion sur l’homme et ses conditions de vie sur terre et surtout la détermination d’aller de l’avant et non de rechuter dans le passé comme la tendance prépondérante l’a été dans notre traitement de notre passé. Les indicateurs actuels ne semblent, toutefois, pas être favorables à cette évolution, les conditions minimales n’étant pas encore toutes réunies.

En effet, notre passé n’a pas documenté les douleurs qui accompagnent, dans les diverses formes de l’expression humaine, le démantèlement des structures sociales et économiques, la rupture des équilibres culturels, les discriminations de fait, les déracinements, les déplacements, les déchirures, les séparations forcées et les privations auxquels les populations du pays ont été soumises pendant plusieurs siècles qui auraient pu être la trame et le ciment de cette reconstruction. De même, les littératures, la pensée et les arts qui ont survécus font peu état des combats, des résistance et des drames existentiels qui transforment les faits divers en éléments de la dynamique du processus historique. Il est vrai que le silence et la placidité avec lesquels ces expressions ont traité ces expériences laissent percer des souffles qu’ils n’ont pu ni étouffer ni dissimuler. Elles n’auraient pas pu le faire l’auraient elles voulu, c’est par opposition à eux que leur nature hybride, inachevée et parfois atone se définit.

L’architecture, par contre, très souvent fragile comme pour s’accommoder aux inévitables démolitions et destructions dont parlaient Ibn Khaldoun, a gardé les marques de violences dont l’objectif n’ėtait autre que d’exterminer.

De son côté, l’obstinante volonté de refouler les duels persistants entre science et astrologie, philosophie et mythologie, et entre technologie et solutions éphémères en les déguisant en compromis attestent de la violence de ces conflits de l’impermanence qui a dû caractériser aussi bien la qualification des faits de ce passé que les motivations qui y ont présidées à leur hiérarchisation et à leur interprétation. Dans ces duels structurels naquirent des comportements qui s’apparentent à la fois à la quête d’une confirmation identitaire et à la consécration d’une expérience tant individuelle que communautaire. Ceci s’est fait par des approches singulières dans leurs manifestations externes mais universelles dans leur essence par l’expression artistique, l’exploration mystique, la pratique et le transfert d’une science par le geste, le verbe, le rythme et une panoplie d’accessoires ainsi que par des stratagèmes sociaux pour assurer protection et durabilité à un mode de vie dans un environnement qui lui est hostile.  L’intelligence de créer l’opportunité de survie par la séclusion, comme dans le cas des gnawa et de tant d’autres communautés et individus, par l’expatriation dans son propre pays est un de ces mécanismes de repli pour se soustraire aux violences du temps et de ses effets quand ils ne savent pas se transformer en histoire que les récits de notre passé se sont bien gardés de documenter. Dans la recherche d’occulter ces conflits le droit d’exister fut nié à la raison, la logique et la connaissance et leurs corollaires la capacité d’identifier et de définir les problèmes qui se posent tant aux individus qu’à la communauté et à leur proposer des solutions, le courage intellectuel, la liberté, la responsabilité, la nécessité de rendre compte, le respect de l’intelligence, la créativité, l’innovation et l’esprit critique.

Les cours d’histoire que les écoles administrent aux enfants sont jugés par plusieurs professionnels comme des récits biaisés par leurs choix, leurs tons ainsi que par les perspectives exclusives qu’ils autorisent. Les professionnels s’accordent sur un seul fait, toutefois. L’État s’intéresse au passé et investi beaucoup pour collecter les informations le concernant et pour les éditer en une histoire de référence. Les campagnes lancées dans tout le pays pour identifier, collecter, référencer et traiter les documents et les manuscrits inédits font partie de cet effort de canaliser et centraliser les sources pour en faire le meilleur usage pour la version la plus utile pour l’histoire la plus appropriée à ceux qui la financent, c’est à dire une version définitive, figée, sédentaire, voire citadine dans laquelle seront invités à s’exiler toutes les autres.

Pour une histoire institutionnelle officielle qui donnera une signification institutionnelle officielle au passé et aux événements et incidents dont il est fait, l’État créa une institution officielle. Le défi sera comment cette institution saura-t-elle rapprocher le passé de l’histoire, fera des choix qui n’excluront pas d’autres, donnera une voix à celles et à ceux qui en étaient privés et comment pourra-t-elle dissocier l’histoire du pouvoir et de son besoin d’en donner une interprétation précise pour qu’il puisse se renouveler et continuer de s’exercer. Seulement, on ne destitue pas un peuple de son histoire en le destituant des documents qui en font des rapports ou en les dérobant à l’investigation critique des premiers concernés ni en démolissant les repères physique de son patrimoine, la mémoire vit et se transmet de plusieurs manières tellement immatérielles et intemporelles qu’elles sont inaccessibles et indisponibles à la saisie et au travestissement.

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