La diplomatie culinaire en attendant

Mohamed Benfadil
Après des études supérieures juridiques et littéraires, au Maroc et en France, Mohamed Benfadil a succombé à l’appel du pays pour servir sa patrie par la plume. Ayant aiguisé ses armes journalistiques au quotidien Al Bayane puis à l’hebdomadaire ...
La diplomatie culinaire en attendant

Washington- On savait depuis belle lurette le know-how marocain en matière de cuisine raffinée parfaitement en mesure de s’exporter. Mieux, on savait cet art culinaire particulièrement apprécié aux quatre coins de la planète. On savait moins que chez l’oncle Sam, non seulement les compétences de nos cordons bleus ne se limitent pas à concocter les bestilla, tagine et autres couscous, mais elles s’étendent à vous en ébahir aux meilleures recettes, notamment françaises, hispaniques et italiennes. Et de là à voir la capitale américaine grouillant de restaurants dont chefs, serveurs, gérants et même propriétaires portant le cachet marocain, il n’y avait qu’un pas. Que nos compatriotes ont franchi avec brio depuis au moins la décennie 80!

Papermoon, un établissement prestigieux trônant entre les hauteurs du vieux quartier victorien de Georgetown et l’imposant fleuve Potomac qui étanche inépuisablement la soif de «la capitale du monde», est sans conteste le pionnier de cette génération de restaurants atypiques. Aujourd’hui propriété de la famille r’batie Karakchou, initialement enrichie notamment dans la promotion immobilière et reconvertie de ce côté-ci de l’Atlantique entre autres dans la restauration, est assurément «une affaire en béton». Même si, par ces temps de dépression qui n’en finissent pas de durer et dont on n’est pas près de voir le bout du tunnel, ce n’est pas toujours du gâteau! Géré de main de maître depuis au moins un lustre par le très stricte et dynamique Azzouz Lach-hab, un ancien pilote de l’armée de l’air dont la rigueur de sa formation initiale explique sans doute son gout de la discipline, Papermoon est connu pour avoir vu défiler la plupart de ces nouveaux patrons marocains qui «nourrissent » ainsi toute la région du grand Washington.

Notre ami donc, après avoir traversé sans incidents les zones de turbulence liées à son expérience professionnelle sous les drapeaux, avait atterri sur les chapeaux de roues dans ce haut lieu de la gastronomie italienne de Washington voici une quinzaine d’années. Et comme la majorité de ces propriétaires-gérants sortis de cette machine à fabriquer les restaurateurs, Azzouz fera le tour des compartiments de ce restaurant-école. Ainsi, de la plonge et de la préparation de salades à l’approvisionnement et au management global, en passant par les boissons et le service, «le futur commandant de bord» de la 31eme rue, mettra les bouchées doubles pour apprendre dans leurs moindres détails les règles d’or de cette nouvelle occupation. Un appétit qui s’est révélé payant, ces compétences lui ayant ainsi valu la confiance des Karakchous, au point de lui déléguer tous les pouvoirs! Et pour cause! Il a contribué à faire les beaux jours de cette poule aux œufs d’or.

L’engouement d’immigrants marocains actuellement au zénith de la restauration pour ce secteur d’activité particulièrement juteux, a été motivé par la réussite éclatante en ce domaine de la génération précédente. La «success story» des frères Benkirane est à ce titre on ne peut plus édifiante. En effet, cette autre famille qui avait également transité par le «restau d’Azzouz», est en fait le fondateur en 1984 de cette illustre maison qui a vu passer tant de célébrités. Laquelle famille d’entrepreneurs visionnaires avait alors décidé de passer le témoin, pour replier bagages et répondre à l’appel du pays, à un promoteur immobilier national en quête de changer d’air et de caresser son rêve américain.

C’est également ce tremplin qui a projeté dans le monde des affaires washingtoniennes d’autres businessmen maroco-américains comme Saïd Oudghiri, dont le flair et le sens de l’opportunité lui ont ouvert, dans les années 2000, des portes encore plus bénéficiaires à l’époque tels la banque et l’immobilier, juste avant l’effondrement de ce dernier. Après avoir acquis en effet, avec d’autres partenaires, d’autres restaurants à succès de la capitale fédérale connus pour leurs saveurs hispaniques enivrantes comme le prestigieux Las Tapas. Il en est aujourd’hui l’un des noms qui font le plus autorité dans les milieux d’affaires de nos marocains d’Amérique !

A signaler qu’à côté de Papermoon, les Benkiranes avaient multiplié les acquisitions et vu pleuvoir les billets verts…au point peut-être d’en avoir le mal du pays! Ainsi, après leur rêve américain, les frères «cordons bleus» ont nourri l’espoir de reprendre pieds sur terre, dans la mère patrie cette fois, en investissant dans la pierre…angulaire de l’économie marocaine qu’était alors le tourisme. Et quelques unités hôtelières feront parfaitement l’affaire. Pour ce qui est de la restauration derrière eux, place Dupont Circle et quartier Georgetown, Rachid, Fettah et Khalid Benkirane peuvent désormais dormir tranquilles, la relève est déjà bel et bien assurée. Azzouz Lach-hab veillera en effet en ange gardien sur Papermoon; Khalid Khartami tiendra brouillement, mais néanmoins brillamment, les rênes de l’Odéon; Jamal Bouzid continuera à pousser les chaises contre les murs de son Bistro Bistro, après minuit, pour faire de la place aux danseurs du samedi soir; les Labriny, qui ont mis la clef sous le paillasson voici six mois, perpétuaient jusque là quant à eux  l’ambiance des milles et une nuit et de la danse du ventre en occidentalisant la magie de Casablanca, immortalisée dans la mémoire des Américains par leurs mondialement célèbres compatriotes Humphrey Bogart et Ingrid Bergman; Salim Alami viendra, après l’heure de fermeture de son salon de coiffure, arborant fièrement son MBA en marquetting, prêter main forte à son « frère » Amine pour tenter de redorer le blason de l’ex-Marrakesh P street, et j’en passe et des non  moins intéressants.

Une chose est sure, à Washington, en temps de crise comme en temps de prospérité, les restaurants ne désemplissent jamais. C’est dire que nos restaurateurs marocains d’ici ont encore de beaux jours devant eux. Et que du traditionnel couscous au branché hamburger, il n’y a qu’un pas…que nos compatriotes franchiront avec brio.

Et quand on sait que le chiffre d’affaires annuel avancé par certains de ces professionnels s’étale entre 1 et 3 millions de dollars, il y a de quoi faire saliver les plus anorexiques. Une façon comme une autre pour ces Marocains d’Amérique, qui ont mis les petits plats dans les grands, de faire eux aussi la promotion de leur patrie. Une diplomatie…culinaire qui, elle au moins, ne risque pas de laisser leurs concitoyens sur leur faim.

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