Le charmalisme comme standard social

Abdelkhalek Zyne
Ancien journaliste du quotidien L’Economiste et ancien rédacteur-en-chef de La Tribune du Maroc, Abdelkhalek est aussi lauréat d’un prix français prestigieux des jeunes écrivains.
Le charmalisme comme standard social
Casablanca – Après le temps de l’indignation et de l’émotion, doit venir le temps des questionnements. L’affaire des ados du bus pose la question de la culture du « tcharmil » qui sévit dans les quartiers populaires. Du tcharmil solo avec sabres et couteaux au tcharmil en bande organisée, le comportement charmaliste est devenu le « standard social » pour exister chez les 14-20 ans des quartiers périphériques. Sans éducation, sans formation et sans horizons, la jeune génération des quartiers populaires est le résultat de la politique urbanistique des logements sociaux, de l’éclatement de la cellule familiale sous l’effet de la crise socio-économique, de l’échec de l’école et de l’absence de médiateurs sociaux. Dans les quartiers populaires, l’échec social est une réalité. A 20 heures, les premiers joints sont allumés, car autrement le sommeil ne vient pas, chômage et oisivité obligent. Et on rêve d’aller à l’étranger par tous les moyens comme le fils des voisins revenu cet été d’Italie avec voiture et euros. Le taxi rouge attend devant le salon de coiffure la soeur, divorcée avec un enfant en bas âge et dont le père, introuvable, refuse de payer la pension alimentaire. La soeur travaille la nuit et ne revient qu’aux premières lueurs du matin, le grand frère a laissé pousser la barbe et s’est réfugié dans la religion après avoir été un ivrogne patenté. Le père, retraité, est balloté entre les hôpitaux pour une maladie chronique tandis que la mère, multplie les travaux de ménage, pour assurer chaque semaine le panier et les cigarettes au cadet des enfants en prison pour une affaire de coups et blessures. Au café, les matchs du Réal et du Barça permettent de tromper l’ennui et de se taper la discussion. Car dans les quartiers populaires, c’est la carte sans le territoire. On sait que quand on habite la périphérie, on n’est damné d’office. Alors, au prétexte d’un match de football ou d’une journée de plage, la violence va éclater, le tcharmil va s’exprimer, car quand on a pas le sous et qu’on a le visage balafré par la misère, la ville chic des nantis sait comment se protéger : elle met une armée de nos semblables, des agents de sécurité baraqués pour nous barrer l’accès aux centres commerciaux et aux lieux qui font rêver.. Alors, de toute façon, le seul titre de gloire qui existe, c’est une vidéo sur Facebook, une paire de menottes devant la camera de Chouf TV et un séjour à Oukacha pour retrouver les amis du quartier condamnés lors du dernier derby Wydad-Raja. Dans ce Maroc émergent, quand tu as le malheur d’être mal-né, tu seras un damné de la terre, fiston!
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