Chez mon ami le véto

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Chez mon ami le véto

Rabat – Chacune des deux dames serrait un chien amoureusement contre sa poitrine et le comblait de tendresse. Il s’avéra que c’étaient une femelle et un mâle qu’on ramenaient revoir le vétérinaire suite à des opérations de stérilisation. On ne parlait que d’amour et de respect des animaux. « L’ablation des ovaires et de l’utérus avant les premières chaleurs est la meilleure option pour la chienne ». « Non, non, certainement pas » dit l’autre. « Une ligature des trompes est meilleure car elle ne prive la chienne de sa vie sexuelle normale, elle aura ses chaleurs et elle pourra se lier d’amitié avec des chiens, c’est plus humains … ». Une autre dame, parente d’un lézard, s’aventure « La contraception ne serait-elle pas mieux … ». Une autre la regarde et rétorque « Et comment feriez-vous pour mettre au chien un préservatif … « . Les plus sérieux, les parents de tortues, de serpents et de hérissons sourient sournoisement alors que les parents des chiens et des chats éclatent de rire « mais c’est d’injections ou d’hormones par voie orale qu’elle a parlée …. « . En sous titres on pouvait lire « gros bêta … qu’est ce qu’elle est bête celle-la .. »

Dans leurs échanges, ces bonnes gens avaient tendance  à oublier que c’est d’animaux et pas d’humains qu’elles parlaient, que c’est de biologie et d’instinct qu’il s’agissait et pas d’autres choses …

Une dame dont le perroquet avait perdu son plumage avait les larmes aux yeux, à son premier mot, elle suffoqua en sanglotant. Toutes et tous dans la salle d’attente fleurie de photos de papillons, de lapins, de canins et de félins domestiques lui exprimèrent leur soutien et leur sympathie. Le malheureux volatile aurait été contaminé par des migrateurs qui venaient piquer ses restes du sol. « Ça vous apprendra d’être généreuse avec des inconnus venus d’outre mer …  » interjeta une patiente – la parente d’un gros siamois, moi, je ne laisse pas les étrangers s’approcher de ma minette …  ils sont pouilleux et voleurs en plus …  » « Ah, c’est une femelle, elle aussi doit être stérilisée  » je ne pouvais m’empêcher de penser à la petite ânesse qui attendait son tour avec sa famille devant la porte du cabinet « devait-elle aussi être stérilisée ? »   …

C’est à vous déprimer

À la télé, après une rétrospective rapide sur Mélenchon se succédèrent des images d’enfants écumant par terre apparemment agonisants, des scènes de tirs nocturnes d’obus d’on ne sait où sur des immeubles, des femmes traînant des enfants affolés en pleur courant tous du même côté comme fuyant des flammes et de la fumée qui les talonnent, des bâtiments de guerre avec des dizaines d’avions supersoniques, d’hélicoptères et de cannons en rotation, des files interminables probablement de réfugié-es arabes ou kurdes, des embarcations de fortunes à l’eau, des sacs noirs, des couvertures métalliques jaunes et mauves, des femmes aux visages avariés par on ne sait quel acide, des feux de forêts, des laves d’un volcan, un ours blanc et son petit en plein mire du fusil de chasse d’un tireur d’élite suspendu à un objet volant, des baleines se débattant pour s’éviter d’échouer sur une plage on ne sait où, une bousculade à la sortie d’une bouche de métro …

Tout s’arrêta brusquement et surgirent, d’après ce qui se déroule en bas de l’écran, les visages ternes et fatigués des ministres des affaires étrangères des deux plus grandes puissances mondiales donnant une conférence de press à l’issu d’une rencontre qu’ils auraient eu plus tôt dans la journée.

« Est-ce que quelqu’un peut changer de chaîne, s’il vous plait » « Ça serait une bonne idée, y en a marre de ces trucs, que des conneries …c’est à vous déprimer ». Une jeune femme se leva, se dirigea vers le poste, et alors que toutes et tous s’apprêtaient à soupirer le soulagement, elle augmenta le volume et s’assit … le ton ferme sans lâcher la lucarne des yeux « Moi, je voudrais bien voir et écouter, ça dérange quelqu’un? » Aucune réponse ne s’opposa à sa volonté. Chacun se replia sur son compagnon, qui à lui caresser le cou, le ventre, la tête ; qui à le cajoler, à le réconforter, à le faire patienter et à lui murmurer des mots d’amour à l’oreille et à décoder le ronronnement avec lequel il lui rendit sa tendresse.

La porte s’ouvrit, un nom fut appelé, celui d’une tortue, et la jeune femme se leva et disparu dans la salle d’examen. « Elle a du culot à nous imposer ces horreurs, à quoi ça nous a servi depuis le temps, … » « Franchement, il y a de ces gens qui n’ont aucune considération … j’aurais mieux fait rester au pays si ce n’est que pour ça … » « Ah, on n’a pas vraiment besoin des problèmes des autres pour être triste, pour ça on a les nôtres et ça nous suffi, n’est-ce pas … » La dame s’étonna que je lui réponde, elle s’adressait à son canin de compagnon … et moi qui pensait qu’elle m’avait vu …

Revenons à nos moutons

Le véto était mon ami, je ne voulais pas lui créer de vagues dans son cabinet, je me tins à carreau. Une fois mon tour venu, je lui fis part des inquiétudes que j’avais concernant les parents de ses patient-es. « Tu sais, pour plusieurs l’animal de compagnie est le seul refuge, la seule vraie famille, le seul recours, ils s’y consacrent totalement pour ne pas avoir à se confronter ou à souffrir des maux de notre civilisation, ils y dissimulent leur fragilité et leur vulnérabilité, la tendresse qu’ils ont pour eux est authentique et réelle, ce n’est pas toujours un transfert comme tu le penses …  » « Mais moi je ne pense rien, je ne sais pas quoi penser de tout ça, c’est toi qui le dis … »

« Revenons à nos moutons… » Ce n’est pas du sens figuré, j’étais allé voir mon ami concernant des moutons, pas les miens, moi j’en ai pas, mais pour un conseil, je devais en acheter pour le méchoui du mariage de la fille d’une collègue, elle en voulait trente, des agneaux qui devaient être sains, tendres, délicieux, élevés aux herbes sauvages, au thym … Mon ami n’en revenait pas et se moqua de moi, « toi qui en veux à ces dames d’aimer et de choyer leurs animaux, tu veux enlever des agneaux à leurs mamans et les passer au four … qui est à plaindre d’après toi … Moi, je ne fais pas dans ça, je suis végétarien et je ne veux rien à voir avec l’assassinat des animaux pour le plaisir des palettes de fêtards citadins dégénérés, moi, les animaux je les soigne, je ne les envoie pas aux abattoirs, ni les mets dans des assiettes, dans les pires des cas, je les accompagne pour une fin de vie digne … je te recommande de conseiller à ta collègue un mariage végétarien  … »

Mis devant mes contradictions, je quittai le cabinet de mon ami véto devenu végétarien sans que je ne la sache boulversé par l’expérience …  j’avais déconné, un médecin ne pouvaitêtre ni chevillard ni boucher …

L’odeur du tagine d’agneau aux pruneaux et aux amandes à l’ancienne qui mijotait à feu doux de bois en rentrant chez moi me ôta à mes doutes et me décida que je n’étais pas encore prêt pour la mutation … je nommai dieu le tout puissant et fis honneur au repas … J’ai dû éteindre la télé pour me concentrer sur la besogne et bien apprécier le délice … certaines images coupaient l’appétit pour des raisons dont je ne vous dis rien aujourdhui ….

 

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