Quelles priorités politiques pour le Maroc – un conte empirique …

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Quelles priorités politiques pour le Maroc – un conte empirique …

Rabat – J’ai récemment fait une découverte douloureuse. J’ai toujours supposé qu’il y avait parmi nous des individus et des groupes d’individus aux mentalités et aux attitudes tordus, rétrogrades et réticentes à tout progrès – oui, vous avez bien lu, je n’hésite plus à dire et à écrire ces mots, mais je n’ai jamais pensé qu’ils pourraient y en avoir jusque dans les cercles de mes plus proches et dans lesquels j’évolue.

Alors que le Royaume évolue depuis quatre mois sans gouvernement et sans parlement opérationnel, alors que le chef du gouvernement manœuvrait pour tirer toute la couverture du côté de son parti, alors que des débats durs opposaient les pouvoirs politiques en prise sur si et qui devrait ou ne devrait pas être coopté dans le cabinet, tandis que le chef de gouvernement désigné était mis en échec et mat par des concurrents plus petits en nombre, qui avant la fatale déchéance d’un grand parti n’étaient même pas en lice, mais tenant des ficelles sur lesquelles il n’a pas d’emprise, tandis que la diplomatie du pays se débattait pour reprendre le siège du pays au sein du club des nations d’Afrique qu’elle avait laissé lui filer entre les doigts il y a quelques décennies, tandis que le Monarque faisait un long et ardu périple à travers le continent afin d’y récupérer pour le Royaume sa notoriété, d’y confirmer sa présence et y ouvrir de nouveaux horizons pour les entreprises et le capital du pays pour mieux reprendre leur souffle et rester sur leur élan, tandis que la population de toute une région connaissait des troubles socio-politiques et des pressions psychologiques graves à caractère socio-culturelles depuis plusieurs mois, alors que des milliers de jeunes hommes et femmes multipliaient les manifestations et les sit-ins dans quasiment chaque ville en raison de l’incapacité du gouvernements et de ses agences à tenir les promesses qu’elles leurs avaient faites, alors que les écoles et les universités persistent et continuent de sortir des jeunes diplômés pour lesquels aucun emploi n’est disponible parce que leur formation devient obsolète avant même qu’ils ne la complètent, tandis que l’autorité de l’État est contestée par plusieurs individus opportunistes et des entités ambiguës, tandis que des gardiens auto-proclamés de la religion excommunient les décideurs et les autorités politiques du pays invitant ainsi la population à la haine, à la rébellion, à la sédition et à la mutinerie, tandis que des organisations nationales et internationales publient des rapports critiques sur la situation des droits de l’homme au Maroc, alors que soixante ans après l’indépendance des populations continuent d’être isolées du monde encerclées par la neige plusieurs mois par an sans chauffage, sans vêtements chauds, presque pieds nus, et à peine de quoi survivre, alors que des milliardaires, politiciens de surcroît, refusent de payer leurs impôts, tandis que des routes réparées moins d’un an se fissurent aux premiers changements météorologiques et deviennent un danger public, tandis que la criminalité est en hausse et le vol, le vol à main armée, l’agression à l’arme blanche sont perpétrés au grand jour dans les rues principales des grandes villes, alors que le président élu américain promet de construire des murs et d’en faire payer les autres et d’aller chercher le pétrole d’Irak pour récupérer les milliards de dollars que son pays a dépensés pour le détruire et de restreindre aux musulmans l’accès à son pays, alors que chacun des nombreux candidats à la présidence française promet des politiques plus strictes pour fermer la République des Droits de l’Homme et de la libre circulation des personnes et des biens aux musulmans que celles prônées par les autres, mon ami revendique et maintient que nos préoccupations prioritaires sont et devraient être ailleurs !

Souffrance des familles de leurs victimes

L’accent, prétend-il, doit être mis sur la raison pour laquelle certaines personnes qu’il a vues sur une photo priaient avec leurs chaussures et pourquoi la décision d’interdire le port de la burqa dans le pays a été prise. Selon lui, nous devrions également nous inquiéter davantage de la raison pour laquelle des citoyens se sont rendus en Israël plutôt de pourquoi d’autres se transforment en terroristes et s’adonnent à des activités de l’ordre du crime contre l’humanité et dont la participation à de tels crimes à été avérée. Il y aurait, d’après lui, moins de raisons de s’inquiéter du retour dans le pays de ces individus des zones de combat fuyant les armées défaites auxquelles ils s’étaient joints pour démanteler des États et en créer des substituts anachroniques en leur lieu et place. Pour lui, il était également plus urgent et pertinent de condamner les victimes de l’attentat terroriste de Turquie pour avoir été présents sur les lieux du crime plutôt que de condamner ceux qui financent ce genre de crime et font la promotion des idéologies extrémistes qui le justifient et lui réservent les plus hautes récompenses et les plus belles faveurs. Nous devons nous inquiéter plus des droits civils bafoués des terroristes que de leurs projets destructeurs ou de la souffrance des familles de leurs victimes. Il voit des signes de décadence dans le courage des femmes à parler des nombreuses injustices auxquelles elles sont soumises et dans la façon dont elles osent contester les pratiques héritées que la société leur impose sans merci, comment osent-elles revendiquer l’équité, l’égalité et la parité alors qu’elles naquirent plus faibles et moins dotées en raison et en intelligence ? Il appelle la vague de viols des comportements sociaux mineurs et isolés qui ont existé dans toutes les sociétés à travers l’histoire qui ne devraient pas mobiliser autant d’attention et d’énergie et s’indigne des campagnes les stigmatisant et appelant à les sanctionner sévèrement. C’est la démesure, décrète-t-il. Les femmes ne seraient pas toujours innocentes qu’on voudrait le lui faire croire, n’est-ce pas elles qui détiennent les secrets et la malice de la tentation des hommes ?! Il a classé l’échec et l’abandon scolaires comme une auto-régulation nécessaire du système – tout le monde n’a pas besoin d’être très éduqué ou hautement qualifié, dit-il.

 Pour gouvernement hautement centralisé, autoritaire et technocratique

J’étais stupéfait. Je décide alors de partager mes sentiments avec un autre ami que je pensais être moins enclin à se faire entraîner facilement par la première idéologie venue ou de déraper à des niveaux au-dessous de ce que je conçois comme étant le régime standard pendant que je regardais ailleurs. Il se mît à disserter sur combien nous et notre pays étions exceptionnels et que sans tenir compte des spécificités culturelles, historiques, sociologiques et ethnologiques  de nos peuples, je souffrirais en prenant pour paradoxal ce qui n’était que fait de la vie quotidienne à prendre pour acquis et le laisser au temps s’en occuper. Nous ne sommes ni néerlandais, ni français, ni suédois, ni britanniques pour avoir les mêmes démocraties qu’ils ont ou attendre de notre peuple d’avoir des comportements comme les leurs. Il s’engagea dans une analyse complexe et ésotérique pour me convaincre que nous n’étions pas encore prêts ou suffisamment matures pour la démocratie et d’avoir des partis politiques suffisamment solides pour assumer les responsabilités réelles de la gestion de la sphère publique. Le gouvernement dont nous avons besoin doit être hautement centralisé, autoritaire et technocratique. Seule une main ferme de fer peut nous gouverner. Trop de liberté gâte nos pensées et nos comportements, ce que les gens disent et écrivent doit être vérifié et toute critique sévère de l’État, de ses institutions et du gouvernement devrait être systématiquement censurée, il y va de notre continuité et de la durabilité de nos institutions les plus sacrées. L’état avancé de déchéance morale de notre société est le résultat de libertés accordées trop tôt à des personnes non préparées à les assumer. D’ailleurs, l’ère de la politique est terminée et on se tromperait une fois encore si on tenait à refaire le chemin des autres, nous n’avons pas besoin de telles discussions, nous avons besoin de programmes, d’agendas, d’investissements et d’ordre public. Les politiciens ont détruit le pays, la partie est terminée pour eux. Le pays n’a-t-il pas continuer de tourner sans eux depuis quatre mois? L’Espagne et la Belgique n’ont-elles pas pu survivre même sans gouvernements?

Dosages et  précautions d’usage

Il ne voyait aucune raison pour que je sois bouleversé par les conducteurs qui abusent de leurs klaxon, qui ne cèdent pas la priorité aux piétons, ne marquent pas un arrêt complet à un panneau de stop, qui tapent des textos à leur petites amies en se frayant un passage dans une circulation intense ou par des motocyclistes ne portant pas des casques. Je ne devrais pas être trop dur avec mes compatriotes, ces choses sont nouvelles pour eux et prennent le temps d’être adoptées. Voyez-vous, ils ne les ont pas créé ou inventé eux-mêmes, ces choses là ne s’approprient pas aussi facilement qu’on l’aurait voulu. J’avais tort de continuer à comparer le statut des droits de l’homme dans mon pays à celui du Danemark et de la Finlande et d’imaginer pour les enfants de mon pays, dans l’immédiat et pour tous, un système éducatif avec des approches et des méthodes comme celles des autres pays où ils apprendraient sans stress, dans des environnements joyeux et aimant et avec une administration qui les soutient. Nos enfants ont besoin de discipline et un peu de sévérité. Ils sont différents. Un homme qui bat sa femme, à condition qu’il ne la mutile pas ou ne la batte lourdement, peut avoir des raisons de le faire, il se pourrait qu’il veuille simplement lui donner une leçon, la plupart des femmes doivent être remises sur le bon chemin de temps en temps, me rappelle-t-il, sans la moindre fluctuation dans la voix. Ceux qui appellent les autorités à faire appliquer les lois interdisant le travail des enfants ne sont pas socialement sensibles et agissent contre les intérêts du peuple, se plaignait-il. De nombreux ménages, a-t-il expliqué, tant dans les zones rurales et agricoles que dans les quartiers de banlieue seraient tout simplement désintégrées si leurs enfants étaient empêchés de les aider avec leurs tâches familiales et professionnelles quotidiennes. Il faut pas se faire des idées, on est encore loin du temps où les filles n’iront plus ramener du bois ou de l’eau aux foyers ou que les petits garçons n’auront plus à faire les bergers ou la cueillette des olives. C’est notre réalité, c’est tout, il n’y a pas lieu de s’en offusquer, les choses changeront, mais ça prendra le temps qu’il faudra.  Il a trouvé stupides et trop idéalistes les voix naissantes réclamant un environnement propre et des énergies renouvelables, un simple tapage et un nouveau snobisme intellectuel qui serait trop coûteux pour la nation. Les pesticides, les herbicides et les fongicides sont indispensables à notre agriculture pour être compétitive et être à la hauteur de nous nourrir, et en tout cas, les sciences médicales ont fait des percées significatives en oncologie et en allergologie et nous ne devrions pas trop nous inquiéter des effets potentiels à long terme de ces produits. Il faudrait seulement bien faire attention aux dosages et aux précautions d’usage. Le réchauffement planétaire et les menaces de la raréfaction croissante de l’eau ne sont qu’une nouvelle idéologie pour détourner l’attention des véritables problèmes qui ne sont autres que l’augmentation de la productivité pour répondre aux nouveaux besoins et habitudes de consommation de la population mondiale et pour préserver les stocks financiers de l’effondrement. Pour m’éviter un choc terminal je décidais de ne pas lui demander ce qu’il voulait dire par le mot nation et à qui au juste faisaient référence les « nous » et les « notre » qu’il aime tant utiliser.

 Dépassé et déprimé

J’en étais malade. Non pas que je n’étais pas au courant de ce genre d’arguments, mais découvrir que cette personne que j’ai connue pendant des années pourrait en tenir et les avoir tous intégrés dans un cadre de convictions si élaboré me dépasse et me déprime. En fait, mon problème est ma propre responsabilité, je dois avoir été sur le mode sélection de couleur trop longtemps pour voir venir les changements qui se faisaient autour de moi. Peut-être, avais-je été connecté à un mécanisme d’air pur artificiel trop longtemps pour remarquer combien les choses ont pourri sans que je ne m’en rende compte. Ou, peut-être étais-je trop près de la mêlée pour y voir clair et des détonations pour distinguer les appels à l’aide, les cris de détresse, les gémissements sous les décombres et les mots d’ordre des uns et des autres ! …

 

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