Le combat de l’artiste …

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Le combat de l’artiste …

 

Rabat – Le précieux prestige de voir des artistes à l’œuvre de près et de les entendre se parler comme si vous n’étiez pas là à les écouter révèle – ou confirme – que le processus de création est un engagement dans des duels solitaires acharnés mais qui ne doivent, paradoxalement, tolérer la défaite d’aucune partie.

En effet, le conflit de l’artiste se résout dans l’offensive pacifique de l’action transformatrice de la matière qui lui résiste. Ses adversaires avec qui il doit trouver des termes pacifiques sont le geste qui doit être maitrisé à la fraction du millimètre près, la matière qui a ses propres caprices et ses contraintes, l’espace qui n’est ni compressible ni extensible et qui doit être traité dans ses propres limites et le temps qui dėpend aussi bien, voire beaucoup plus, de l’état psychologique, mental et social de l’artiste que des délais buttoirs de la lumière et des changements climatiques et d’une quelconque division chronologique.

Son imagination veut régner et aller au-delà des lois de la nature et du potentiel théorique du geste, de la performance, de la matière et des contraintes objectives qu’elle impose à la compétence physique et au possible de l’instrument. Elle le contraint à un voyage de transcendance du temps et des limites de l’espace, un exercice continue dans lequel il doit toujours surmonter sans jamais abandonner, quitte à y laisser son propre intérêt et y renoncer. L’œuvre se précipite dans la totalité de son être, les images et les idées se bousculent et veulent toutes naître en premier avant même que ne se profile le caractère qui ne sera jamais final ou définitif car il sera renouvelé à l’infini et distinct chaque fois il aura à s’exprimer.

Sa victoire n’est pas tant dans la reconnaissance ou l’identification des autres

La désillusion et la satisfaction naissent de la même expérience, celle de la vie – séquence d’actes de militantisme revendiqué pour maintenir vif le lien avec les autres en se projetant dans l’œuvre, mais aussi en les y invitant, en leur faisant place dans son enceinte et en leur créant un espace de liberté dans lequel ils peuvent se livrer, se rénover, se conforter, se confronter et se défaire des impératifs sans être jugés.

La déconstruction ne peut pas précéder la construction tout comme l’interprétation ne peut précéder l’écriture. La trame du récit peut bien exister avant qu’il ne soit dit. Le raconter lui donne un sens – un sens personnel, individuel et spécifique qui se débat pour se libérer et se hisser à l’universel reconnaissable par tous et toutes et partout. Sa victoire n’est pas tant dans la reconnaissance ou l’identification des autres, qui à elles seules tiendraient du miracle, mais dans la puissance qu’il leur cède sur eux-mêmes l’instant de souffler, de soupirer et de s’élever au dessus de leurs insuffisances.

La banal n’existe pas, l’artiste transforme ce qui est ainsi perçu en y trouvant des éléments de résistance et lui donne de ce fait le pouvoir de se déplacer et de se retrouver dans des lieux dont il était exclu, qui ne l’acceptaient pas, qui s’opposaient à son existence et qui le trouvaient dissonant et incohérent. Par le nouveau cadrage qu’il lui confère, l’artiste habilite la perception malveillante à reconnaître sa propre différence, à y avoir confiance et l’autoriser à dialoguer, à se délier, à apprendre, à se réformer et à accepter qu’elle évolue, qu’elle embrasse l’immensité de l’ailleurs et qu’elle se vide de l’hostilité qui l’habite.

L’artiste a ses propres astuces et ses techniques pour vaincre les vertiges

L’artiste n’est pas politicien. Il n’est pas soumis à des accès de mensonge, il en est protégé. La question de vérité et de contrevérité n’est pas pertinente pour lui. Son œuvre est l’expression d’une quête sans promesse autre qu’esthétique. Même quand il doit faire recours à l’illusion, il ne sombre pas dans l’imposture. Il a compétence à interpeller le mythe sans pour autant faire de la tromperie ou de l’affabulation. Il n’a rien à dissimuler, s’il ne travaille pas pour révéler, il le fait pour relever les défis qui obstruent l’appréciation. Et pour ce faire, il a ses propres astuces et ses techniques pour vaincre les vertiges, préserver des chutes et neutraliser les inconstances qui poussent à la folie.

Et s’il doit le faire au dépens de sa propre santé mentale et physique, il n’hésitera pas, car bien qu’il ne soit pas donneur de leçon et ne se pose pas en référence, il demeure solidaire, il a ses ancrages. Les faiblesses, il en est conscient car il catalyse toutes les sensibilités, il les connaît car il en est frappé lui aussi, il ne peut qu’en prendre acte que par son travail qu’il partagera avec générosité. S’il n’arrive pas à y mettre ses passions, y transposer ses intentions et à dépasser ses hésitations, c’est parce qu’il n’est pas arrivé à s’acquitter de ses souffrances. Mais avant d’en juger, il faudra s’assurer qu’on a pris conscience des contradictions de ses propres passions, dépasser ses hésitations et qu’on s’est acquitté de ses souffrances.

 

 

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