De la dispense des leçons à l’intégrisme fatal

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
De la dispense des leçons à l’intégrisme fatal

Rabat – Nul ne conteste que tout un chacun est libre d’avoir ses opinions et de les exprimer. C’est l’impression que me donnaient les discours de nos intellectuel-les. Ou plutôt, c’est ce que je persistais à entendre chez elles et chez eux. Le projet de société que je prenais pour le leur, qu’ils me donnaient l’impression de promouvoir faisait de l’espace à toutes les différences – sauf celles relatives aux comportements spécifiques à la religion et au genre social. Là je savais que les lignes rouges foisonnaient. L’érosion n’est pas un phénomène exclusif à mère nature, j’en ai fais l’expérience dernièrement quand elle s’attaqua à mes impressions mettant à nu la naïveté dans laquelle elles s’enracinaient.

En fait, l’effet érosif mît à nu les discours qui me portaient en défaisant les emballages dans lesquels ils enterrent leurs convictions essentielles et leurs attitudes fondamentales. Comme l’effet magique d’un projecteur éblouissant qui s’éteint brusquement au moment où on s’y attendait le moins, l’obscurité reprend ses droits et fait tout disparaître sauf les étoiles lointaines qui tiennent leur brillance des origines authentiques de la lumière. Dans les moments de vérité, l’ambiguïté du flou de l’éclairage que l’ont pouvait tolérer, voire ignorer, s’avère répugnante et intenable. Les hésitations que l’ont pouvait ne pas voir avec réticence scient notre indulgence par la vraie nature nauséabonde des motivations qu’elles révèlent. On s’en veut à s’en mordre les doigts pour notre crédulité simpliste.

Les crampons de la pensée transpercent les couches qu’on croyait acquises pour aller chercher les socles d’une identité imaginaire et immuable et confirmer l’attachement définitif à des racines que l’on sait pourtant fortement rongées par le temps, les intempéries de l’histoire et les griffes de la raison et de la critique. S’accrocher vainement à une assise à un état d’effritement si avancé présage un désespoir intellectuel sévère et une imagination aux limites critiques de la misère !

Une société qu’on voudrait voir parler le même langage

C’est en temps de turbulence que la stabilité prend toute sa signification, que l’ajustement devient force de caractère et la résistance énergie de transformation. La permanence des valeurs dans des moments d’ébullition n’est pas seulement un vœu désespéré et une attente illégitime, car contraire aux lois de la vie, mais un acte répréhensible car pouvant diriger vers des balises fantômes. On peut ne pas s’intéresser aux soubresauts du changement, les juger et les condamner et vouloir ralentir le temps, le retenir, voire l’arrêter pour un instant pour mieux en tirer avantage et se préparer à l’accompagner et y arriver, c’est possible ! Mais on ne pourra pas s’opposer au mouvement du temps, vouloir le remonter, ne pas faire état de la nature irrévocable de ses effets, les estomper ou les nier, et ne pas s’exposer au naufrage et à se faire broyer par sa dynamique .

Quand on s’est toujours réclamé en attente de signes précurseurs du changement, quand on a pris la posture du guetteur d’indices contre tous les absolutismes, quand on s’est affiché plutôt du côté de la révolution et s’est présenté comme attentif aux rendez-vous de l’histoire, on ne peut pas se montrer frileux aux premiers signes de remise en cause, aux premiers écarts de langage qui nous perturbent dans nos conforts familiaux et qui bousculent nos états sociaux ou menacent le respect que nous exigeons des autres.

Ce qu’on voudrait en réalité, c’est que toute notre société parle le même langage – celui qu’on aura normalisé pour elle, que tous ses membres mettent les mêmes vêtements – ceux qu’on aura conçus pour eux, marchent de la même manière – conformément aux pas qu’on leur aura appris et dans l’ordre des rangs qu’on a prévu pour eux, mangent les mêmes choses – celles qu’on a fricotées pour eux, réfléchissent de la même manière et sans se départir des moules qu’on leur a préparés, honorent les mêmes héros – ceux qu’on a canonisés pour eux, regardent les mêmes films – ceux que nos censeurs officiels n’auraient pas condamnés, fassent les mêmes rêves – ceux qu’on analysera et interprétera pour eux, aiment de la même manière – celle qu’on leur aura enseignée, servent les mêmes maîtres – nous mêmes, et surtout, se conforment à ce que nous voulons nous mêmes. Tout cela devrait avoir un nom chez H.G. Wells, Aldous Huxley, Olaf Stapeldon et consorts.

Le fruit interdit selon qui se l’offre

Les moralisateurs peuvent se permettre tous les niveaux de langage dans leurs œuvres littéraires et scientifiques et pseudo littéraires et scientifiques, surtout quand c’est dans des langues étrangères et à l’abri de la populace. Dans plusieurs cas, les protocoles de leurs disciplines les amènent à observer directement, voire à participer, à ce qu’ils interdisent aux autres. Mais c’est toujours soumis à des considérations éthiques, qu’ils édictent eux-mêmes, évidemment !

Les formes de l’art pictural et plastique qu’ils évoquent et discutent à huit clos, les chefs d’œuvres helléniques qu’ils prennent du plaisir à se remémorer et à citer dans leurs ouvrages savants, les musiques et les danses aux rythmes desquels ils se laissent aller, les poésies, les romans et les légendes qui peuplent leurs bibliothèques sont à trames sexuelles, presque exclusivement. Aucun concept n’y est exclu, aucune partie du corps n’y est interdite de visite et de séjour, aucun acte n’y est prohibé, aucune image et aucune métaphore n’y sont blâmables. Dans leurs cas, aborder ces sujets et les disséquer fait partie l’étude érudite, académique et de la recherche scientifique qui ne doivent être pratiquées que par les initié-es et au sein des institutions qui leur sont dédiées, lire : soutenues et financées par celles et ceux mêmes qui seront accusé-es et condamné-es s’ils se permettent d’en parler. Le fruit interdit selon qui se l’offre !

Je n’encourage personne à me contredire. La littérature, j’en garde des souvenirs précis pour l’avoir étudiée aux plus hauts niveaux académiques et je sais exactement de quoi elle est faite. L’art ne m’est pas étranger, non plus.

La question revient donc à l’ancien précepte qui voudrait qu’on réserve à chaque situation une parole et un code de comportement spécifiques. C’est à dire, exclure certaines personnes de certains débats et réserver certains niveaux de la langue et de la connaissance à certains lieux et n’y associer que des privilégiés. Ce n’est donc pas ce qui est dit, raconté, dessiné ou fait qui pose problème. C’est à qui, où et quand on autorise à dire, à voir et à faire quoi ! Un récit ou un acte serait donc pertinent à un moment de la journée mais pas à un autre, à une personne et pas à une autre, dans un lieu et pas dans un autre. Le délit se définirait donc dans le cadre d’une matrice par la transgression d’un certain nombre de limites et non pas par ce que les cases contiennent. C’est un cas de formalisme dans lequel le contenu n’est pas affecté mais les conditions d’y avoir accès sont protégées et strictement régulées.

A qui pourrait profiter la censure?

Ce qu’on reprocherait au cas des films qui ont soulevés la polémique au Maroc, n’est pas tant ce qu’ils montrent ou ce qu’ils ne montrent pas mais à qui et où ils le font. En d’autres termes, les cinéastes marocains ont péché en créant des passerelles entre les cases de matrices auxquelles ils n’auraient pas du toucher. En ce faisant ils rendirent plus public ce qui devait rester dans des sphères privées : la réserve d’une minorité qui préfère qu’on y voit une élite et qui aurait tant aimé qu’ils lui restent fidèles. Elle aurait capitalisé leurs talents et leurs réseaux pour conforter ses avantages.

Le problème ne se serait pas posé si ces films étaient réservés à l’élite des professionnels des questions sociologiques, des sciences dites humaines et de la morale qui aurait été invité à en débattre entre connoisseurs.  On rendant leurs film publics, ces cinéastes leur enlèvent la qualité d’œuvre privée et de ce fait oblige tout le monde de s’y confronter. Dès lors, personne n’est plus libre de ne pas aller les voir aux horaires forcées de l’ouverture des salles de cinéma, donc des lieux prescrits, à moins qu’il ne se transforme en délinquant et les voit dans l’intimité que permet le piratage des droits d’auteur ou qu’il attende qu’ils sortent en DVD.

Les idées font peur par le seul fait de leur existence. Plus elles sont accessibles à un plus grand auditoire, plus elles sont dangereuses et plus féroce sera le combat qui leur sera livré. Quoi de plus puissant pour rapprocher les idées, les opinions et les choix à toutes et à tous que le cinéma qui raconte des histoires fictives ou véridiques, mais toujours convaincantes, en intégrant des images, des voix, des sons, des souffles, des émotions, des mémoires et des intelligences et qui contrôle la chronologie et multiplie, en les croisant en simultanée, les regards, les tons, les sensibilités et les perspectives. Dans la dimension humaine complexe que donne le cinéma aux faits divers qui étoffent ses récits, le local et le particulier se perdent dans l’universel à l’allure parfois trop simple pour mobiliser tant d’énergies, d’efforts et de d’engagements, mais qui interpelle toujours tant l’individu que les communautés.

À propos, à qui bénéficie le tollé contre le film de Nabil Ayouch ? Qui a quelque chose à gagner de sa censure et de son interdiction ? Les prostituées, les proxénètes, l’industrie et le commerce qu’il montre du doit et accuse ou quelqu’un d’autre ?  Pour le savoir, il faut réfléchir un tout petit peu, mais aussi se détacher de la pression médiatique … Nous le savions dėjà, jamais campagne de dénigrement n’est gratuite … Le savent-ils seulement, ceux à qui ont fait dire et faire des choses, qui accusent, jugent, condamnent et châtient sans que rien ne les mandate, rien ne les qualifie à le faire et sans avoir la moindre connaissance des vrais enjeux ?

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