L’ONU se dirige-t-elle vers un changement de son approche du Sahara ?

Samir Bennis
Docteur en relations internationales et diplômé d’études supérieures en sciences politiques, études ibériques, études diplomatiques, Samir Bennis avait entrepris des recherches postdoctorales diplomatiques à Madrid, avant de s’envoler à New York ...
L’ONU se dirige-t-elle vers un changement de son approche du Sahara ?

New York – Après une absence qui a duré près d’un an, Christopher Ross, Envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies au Sahara dit occidental, a finalement fait un voyage dans la région afin de tenter de sortir les négociations entre le Maroc et le Polisario de l’impasse.

Depuis la publication du rapport annuel du Secrétaire général sur la situation dans le territoire en avril dernier, le Maroc avait exprimé son mécontentement envers l’approche adoptée par les Nations Unies à l’égard du conflit. Au cours des cinq dernières années, cette approche a été marquée par une tendance à donner la priorité à la question politisée des droits de l’homme plutôt qu’à aplanir les différences entre le Maroc et le Polisario et l’Algérie, son principal bailleur de fond, et ouvrir la voie à des négociations susceptibles d’aider les parties au conflit à atteindre une solution politique et mutuellement acceptable.

Depuis 2012 les responsables Marocains regardent Christopher Ross avec suspicion, car aux yeux de Rabat, il est l’instigateur de la tentative de changement d’approche de L’ONU, loin de tout esprit de compromis visant à amener le Maroc et le Polisario à reprendre des pourparlers directs en vue de mettre fin à ce conflit.

La visite de Ross dans la région a coïncidé avec la prise de fonction de Kim Bolduc en tant que Représentant Spécial de Ban Ki-moon au ‘Sahara occidental.’ Cette prise de fonction à la tête de la MINURSO- l’opération de maintien de la paix des Nations Unies qui veille au respect de l’accord de cessez-le entre le Maroc et le Polisario depuis 1991- est intervenue neuf mois après sa nomination.

Ban Ki-moon rassure le Roi Mohammed VI sur les paramètres du mandat de la MINURSO

La prise de fonction de Kim Bolduc et la reprise des tournées de Christopher Ross ont été rendues possible seulement après la conversation téléphonique tenue entre le roi Mohammed VI et Ban Ki-moon, le 22 Janvier dernier. Au cours de cette conversation Ban Ki-moon a donné l’assurance au monarque marocain que  «les rapports de l’ONU au Conseil de sécurité sur cette question resteront objectifs et refléteront les faits « , ajoutant que la MINURSO « continuera d’exercer son mandat actuel prévu par le Conseil de sécurité. »

Cette conversation téléphonique a mis fin à une période de tension qui a duré un an   entre le Maroc et les Nations Unies.

Suite à cette conversation entre le Roi Mohammed VI et Ban Ki-moon, le ministre Marocains des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, a déclaré à la presse que «suite aux éclaircissements donnés au roi et l’engagement de  Rabat pour faciliter la mission de l’émissaire de l’ONU, Christopher Ross et la chef de la MINURSO Kim Bolduc sont les bienvenus au Maroc pour compléter leur mission dans la région ».

Maintenant, les questions que les analystes se posent sont les suivantes: Quelle est la raison derrière cette volte-face marocaine concernant Christopher Ross? Est-ce que lees préoccupations du Maroc quant à la partialité de l’émissaire de l’ONU ont été dissipées après l’entretien téléphonique qui a eu lieu entre le roi Mohammed VI et Ban Ki-moon? La communauté internationale peut-elle s’attendre à un progrès dans le processus de négociations grâce à ses efforts de médiation? Quels sont les scénarios possibles susceptibles d’expliquer ce changement soudain dans la position du Maroc vers l’émissaire de l’ONU?

Il est primordial de faire la lumière sur ces questions si nous voulons comprendre les raisons sous-jacentes qui auraient poussé Rabat à renouveler sa confiance dans un médiateur onusien dont elle se méfiait depuis 2012.

Maintenir le statu quo ou adopter une approche plus réaliste

Il y’a deux scénarios possibles qui pourraient expliquer pourquoi le Maroc a accepté que Christopher Ross reprenne ses bons offices comme envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU, ainsi que la prise de fonctions de Kim Bolduc à la tête de MIUNRSO. Les deux scénarios n’excluent pas l’un et l’autre.

Le premier scénario serait l’existence d’un accord entre le Roi Mohammed VI et Ban Ki-moon, pour permettre au Secrétariat de l’ONU de rédiger son rapport au Conseil de sécurité sur le conflit avant sa réunion annuelle d’avril, pendant laquelle les membres de cet organe se pencheront sur le renouvellement du mandat de la MINURSO. Conformément à l’article 9 de la Résolution 2152 du Conseil de sécurité, le Secrétaire Général de l’ONU est invité à informer le Conseil de sécurité sur les développements concernant le territoire disputé au moins deux fois par an, et de fournir un rapport sur la situation sur le terrain avant la fin du mandat de la MINURSO le 30 Avril 2015.

Partant de là, Christopher Ross devait fournir son premier briefing d’information au Conseil de sécurité en Octobre dernier. Mais comme il n’a pas pu se rendre dans la région, et son collègue Kim Bolduc n’avait pas encore pris ses fonctions en tant que représentant spécial du SG, Ross n’avait littéralement rien de nouveau à présenter aux membres du Conseil de sécurité.

Ceci explique pourquoi, après son briefing d’information, le diplomate américain n’a donné aucune déclaration à la presse, contrairement à ses précédents briefings d’information. Sans la présence de Kim Bolduc sur le territoire et une visite de Christopher dans la région, il aurait difficile pour le secrétariat de l’ONU de soumettre au Conseil de sécurité un rapport significatif sur la situation dans le territoire. Dans la pratique onusienne, la présence des envoyés personnels et des représentants spéciaux du Secrétaire Général sur le terrain est d’une importance primordiale lorsque le secrétariat est chargé de présenter des rapports au Conseil de sécurité sur ne importe quel conflit.

Pour cette raison, il est possible que le Roi Mohammed VI et Ban Ki-moon aient conclu un accord afin de permettre aux fonctionnaires de l’ONU d’être présents sur le terrain et leur permettre de rédiger leur rapport au Conseil de sécurité. En contrepartie, l’ONU se serait engagée à s’abstenir de mettre l’accent sur la question des droits de l’homme et s’en tenir à son mandat de base, lequel consiste à aider les parties au conflit à trouver une solution politique et mutuellement acceptable.

Cela expliquerait pourquoi Ross n’a pas visité le Sahara, contrairement à ses précédentes visites à la région. Or le responsable de l’ONU ne peut pas rendre compte de la situation des droits de l’homme dans le territoire sans être sur le terrain et entendre les plaintes habituelles de quelques ONG Pro-Polisario sur les allégations de violations des droits de l’homme dans le territoire.

Ross

Dans cette hypothèse, dans les mois à venir on n’assisterait à aucun progrès vers une solution politique au conflit, le statu quo prévaudrait et le Conseil de sécurité se contenterait de répéter ses appels de routine aux parties et les exhorter à négocier « de bonne foi et sans conditions préalables. »

Dans le deuxième scénario, les Nations Unies, sous la pression de certaines puissances influentes, serait amenée à reléguer la question politisée des droits de l’homme au second plan et à peser de son poids pour trouver une solution politique au conflit basée sur l’esprit du compromis. Dans ce scénario, le Conseil de sécurité serait amené à écarter l’option de l’indépendance des paramètres de négociations et appellerait les parties à négocier une formule d’autonomie sous souveraineté marocaine.

Les assurances données par M. Ban Ki-moon au Roi Mohammed VI pourrait être une indication que l’ONU s’est enfin rendue à l’évidence qu’un référendum d’autodétermination sur l’indépendance du Sahara du Maroc n’est pas une option viable. D’où la nécessité de faire pression pour une trouver une solution alternative basée sur l’approche de gagnant-gagnant, qui permettrait de sauver la face des deux parties.

Il y’a sept ans déjà, Peter Van Walsum, ancien envoyé personnel du SG de l’ONU au Sahara occidental, avait admis qu’il était impossible d’organiser un référendum sur le territoire, comme prévu par le plan de règlement de 1991. Dans une interview avec le quotidien espagnol El Pais en aout 2008, le diplomate Néerlandais avait également fait valoir que « la création d’un État viable dans le Sahara occidental ne était pas une solution viable. »

Peter Van Walsum n’est pas le seul ancien fonctionnaire de l’ONU à avoir admis l’impossibilité pour celle-ci d’organiser un référendum d’autodétermination dans le territoire. Dans son livre intitulé Western Sahara, Anatomy of a Stalemate*, Erik Jensen, qui a servi en tant que chef de la MINURSO entre 1994-1998, a dit que «le référendum prévu pour le Sahara occidental ressemble à un mirage ».

Selon Jensen, l’impossibilité pour l’ONU d’organiser cette consultation populaire réside dans la difficulté à déterminer «qui est sahraoui, qui est originaire du Sahara occidental, et qui devrait avoir le droit de voter. » L’ancien diplomate suédois a fait valoir que l’idée d’organiser un référendum était fondée sur l’hypothèse erronée que les deux parties, le Maroc et le Polisario, allaient coopérer pour parvenir à une solution définitive au conflit.

Or vingt-trois ans après le lancement du plan de règlement, cette prémisse a prouvé ses limites, puisque chacune des parties s’accroche à sa propre interprétation de la notion d’autodétermination sans aucune volonté de compromis.

Avec la détérioration de la situation sécuritaire en Afrique du Nord et de la région du Sahel et l’émergence du Maroc comme un partenaire de choix pour la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme, il y’a des signaux qui porteraient à croire que l’ONU se dirigerait vers l’adoption d’une approche plus réaliste en ce qui concerne le conflit du Sahara.

Tout d’abord, le fait que Reinaldo José, le vice-ministre vénézuélien des Affaires étrangères, ait effectué une visite à Tindouf et ait rencontré les dirigeants du Polisario est une indication que le Polisario et l’Algérie sont préoccupés par les récents développements dans le conflit, lesquels ne semblent pas être en faveur de leur approche. La visite du responsable vénézuélien peut être comprise comme une mesure prise par le Venezuela- un membre non permanent du Conseil de sécurité et l’un des rares pays qui reconnaissent l’auto-proclamée République arabe sahraouie démocratique – pour rassurer les dirigeants du Polisario qu’il ne ménagera aucun effort pour éviter que le prochain rapport du SGNU et la résolution du CSNU ne s’éloignent de leur focalisation sur les droits humains ou qu’il n’apportent un nouveau changement dans le processus politique.

Deuxièmement, le fait que l’Union européenne ait rendu public un rapport compromettant qui montre l’implication directe de l’Algérie et le Polisario dans le détournement de l’aide humanitaire destinée à la population vivant dans les camps de Tindouf n’est pas une coïncidence. Le fait que ce rapport ait été rendu public à un moment où l’ONU est confrontée à une impasse dans le conflit, pourrait indiquer qu’il est utilisé par certaines puissances influentes pour faire pression sur le Polisario et l’Algérie et les pousser à s’asseoir à la table de négociation avec le Maroc.

Ce rapport révèle que l’Algérie et le Polisario ont trompé la communauté internationale pendant quatre décennies et qu’ils n’ont fait montre d’aucune volonté de coopérer de bonne foi avec les Nations Unies pour mettre fin au conflit. La publication de ce rapport est un coup dur pour l’image à la fois du Polisario et l’Algérie, dont les dirigeants se sont longtemps présentés comme les « champions des peuples opprimés. »

La publication de ce rapport est un outil qui sera probablement utilisé par la communauté internationale pour contraindre l’Algérie à permettre la réalisation d’un recensement de la population dans les camps de Tindouf.

Ceci étant dit, la pression n’est pas seulement exercée sur l’Algérie et le Polisario pour montrer leur bonne foi et leur volonté de trouver une solution politique, mais aussi sur l’envoyé personnel de Ban Ki-moon, qui a peut-être une dernière chance pour proposer une approche réaliste ou admettre son échec et démissionner. Christopher Ross est conscient que, après six ans à la tête du processus de négociation, ses efforts de médiation se sont avérés inefficaces, et que le temps est venu pour lui de présenter une proposition claire et réaliste.

Le fait que Ross n’ait pas inclut la ville de Laâyoune, la principale ville du Sahara, dans sa dernière visite dans la région pourrait signaler que l’ONU est maintenant plus à l’écoute des appels lancés par le Maroc pour le respect du mandat de la MINURSO et la nécessité de s’efforcer d’atteindre une solution politique fondée sur la proposition d’autonomie du Maroc, présentée au Conseil de sécurité en Avril 2007.

On pourrait aussi être amené à en conclure que le prochain rapport du SGNU au Conseil de sécurité sur la situation dans le territoire ne donnera probablement pas à la question des droits de l’homme autant d’importance que dans les rapports précédents et qu’il recommandera aux membre du CS de proposer une approche plus à de sortir le confit de l’impasse et permettre à l’ONU de jouer pleinement son rôle, qui consiste à aider les parties à parvenir à une solution politique.

En définitive, le prochain rapport du Secrétaire General dont la publication est prévue pour la première semaine d’avril et la résolution du Conseil de sécurité prévu deux semaine plus tard, pourraient signaler une nouvelle phase dans le conflit, de la même manière que lorsque le Conseil de sécurité de l’ONU avait entamé le changement de son approche vers le conflit avec la démission de James Baker, l’ancien Envoyé personnel du Secrétaire General, en 2005.

Huit ans après l’adoption de la résolution du Conseil de sécurité qui appelait les parties à se efforcer d’atteindre une solution politique, l’organe le plus influent de l’ONU pourrait aller plus loin en appelant à une solution politique qui serait probablement basée sur le plan d’autonomie marocain ou proposerait une autre formule plus poussée d’autonomie sous souveraineté marocaine, y compris un système de fédération. Cela dit, étant donné la nature complexe du processus de prise décision au sein de l’ONU, ce résultat optimiste risque de ne pas se matérialiser de sitôt.

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