Difficile de juger l’histoire : le cas de la Tunisie

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Difficile de juger l’histoire : le cas de la Tunisie

Rabat – Il est trop facile de venir juger une révolution à sa troisième ou quatrième année et se dire qu’on a tout compris alors que ni le recul, ni l’information disponible, ni le détachement méthodologique obligatoire ne permettent de le faire. Il serait trop prétentieux, osé et immodeste de vouloir faire le point sur la situation en Tunisie, surtout de loin. Il est, toutefois, possible de voir et rendre un compte partiel sans juger. On sait par, exemple, qu’il est tout à fait normal de faire des pas en arrière pour pouvoir mieux et plus loin sauter à condition, cependant, de prendre le soin de s’assurer qu’il n’y a pas d’abysse derrière soi ou la précaution de ne pas y tomber et y tirer tous les autres avec soi ! Sans vouloir juger l’état actuel des évènements en Tunisie dans lesquels on aurait pu voir les signes précurseurs d’une possible révolution, ce qu’on a pu voir est un recul bien trop grand et trop près d’un abysse pour qu’il permette un bond en avant avec le moins de risque !

Aller repêcher des figures politiques des anciens régimes pour assurer le nouveau départ alors que le peuple aspirait à une rupture et à un essor qui le propulserait en dehors des pesanteurs que ces mêmes régimes ont mis en place et un vieux des plus vieux pour prendre l’élan alors que la ligne d’attente des jeunes est très longue, la symbolique de la révolution, sa vigueur et le goût de s’y engager n’y sont plus. La preuve en est le faible taux de participation aux présidentielles. C’est qu’un grand nombre de personnes ne pensait pas qu’il avait vraiment de choix, les deux concurrents ne furent pas suffisamment différents pour attirer celles et ceux qui voulaient un vrai changement. La preuve en est les performances rapprochées des candidats en lice qui se sont partagés les voix des votants qui tiennent le plus aux options les plus classiques, donc, les plus réconfortantes et les moins bousculantes des statu quo. C’est ce que les spécialistes appellent la contre révolution ou de la récupération.

Anciens exorcistes aux pouvoirs testés et avérés

De loin, on dirait que la Tunisie a si peur de ses démons qu’elle préfère s’en défendre par ses anciens exorcistes aux pouvoirs testés et avérés. On a vu des gardes se retourner contre leurs sérails, des commis fomenter contre leurs États mais ni les uns ni les autres n’ont jamais fait les meilleures alternatives pour les peuples. La Tunisie en connaît, c’est de l’histoire très récente. D’ailleurs, si une révolution n’est pas pour refaire l’ordre en en créant un nouveau qui nie et se désolidarise des symboles, des valeurs et des discours du précédent et qui remplace ses conceptions des relations entre ses diverses composantes et les fondements économiques de ses structures par d’autres elle n’est pas révolution.

Caid-Essebsi-Bourguiba

Une révolution peut être avortée, interceptée, déviée, confisquée, trahie, abusée, amochée, ralentie, retardée, reportée, repensée, interdite, ses têtes coupées, ses forces motrices mises en veille, et plusieurs autres choses. À chacun de savoir ce qui est arrivé à la sienne et de comprendre exactement sa propre contribution dans le processus et ne pas s’en cacher. Cela ne servirait à rien de toutes les manières car les révolutions révèlent toujours les rôles et les partitions de chacun de leurs acteurs. Par ailleurs, les révolutions ne se font pas par personnes interposées, ni à distance, ni par télécommande – soit on y est jusqu’au cou, soit on laisse faire celles et ceux qui le sont …

Point de révolution spontanée

Théoriser la révolution avant qu’elle ne se déclare est impératif, la suivre par l’analyse ne devrait être ni contingent ni passionnel ni travail d’amateur. La révolution spontanée n’existe pas, quand on en dit qu’elle l’est, c’est qu’on doit lui donner d’autres noms. Au plus, une action spontanée peut être éventuellement encadrée et orientée pour qu’elle devienne révolution. L’issue qu’elle aura tiendra de la nature des interventions qui tenteront de lui donner un sens et de s’en accaparer la légitimité. Dans tous les cas d’une action spontanée, il s’agira, en effet, de programmer son évolution et d’en déterminer les modalités et de s’y forger l’autorité de se baptiser révolutionnaire et de disputer le titre aux concurrents. Dans le cas de la Tunisie actuelle, et de loin, on ne voit ni théorisation de la révolution, ni un suivi analytique des événements qui ne soit conjoncturel ou passionné, ni l’émergence d’un leadership et d’une légitimité symbolique de la rupture et du bond qualitatif en avant. Après les présidentielles, nous ne sommes sûrs ni de l’évolution ni de l’issue que l’action spontanée a eu.

Concevoir une révolution sans casse ou vouloir en faire une sans gros dégâts est un vœux qui s’est rarement vu, mis qui demeure possible à la condition qu’elle se fasse dans une si grande profondeur de la culture, des mentalités, de la philosophie, des systèmes de pensées et des intellects qu’elle puisse permettre des transformations des rapports humains tant individuels que collectifs et des transitions harmonieuses et pacifiques d’un état de la chose publique à un autre qui lui est opposé et qui le nie.

Heureusement que nous connaissons suffisamment la sagesse, le sens de la mesure, le génie et l’intelligence des tunisiens pour nous attendre au meilleur du saut qu’il s’apprêtent à faire.

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