Qui fait quelle politique au Maroc : où en est-on après la Conférence de Marrakech ?

Abdellatif Zaki
Abdellatif Zaki est enseignant chercheur à l'IAV - Hassan II. Ses domaines d'intérêt sont les sciences du langage et la communication, la terminologie, la traduction et l'interprétation, l'évaluation des programmes et les sciences sociales et de ...
Qui fait quelle politique au Maroc : où en est-on après la Conférence de Marrakech ?

Marrakech – Un bref séjour au Forum des Droits de l’Homme de Marrakech et les discussions du trajet aller-retour m’ont confirmé la conviction dominante des marocains que l’accès à la responsabilité politique au Maroc est en grande partie conditionné par la cooptation, le copinage, le népotisme, les relations familiales et, accessoirement, par les autres formes que la corruption peut prendre.

Quant à la compétence et le mérite, ils ne sont vraiment obligatoires, quand ils le sont, que pour les tâches techniques et bureaucratiques, pas pour les missions politiques à vrai dire. Les tâches qui propulsent dans les hautes sphères, qui font acquérir le pouvoir, la notoriété et la richesse sont des chasses jalousement et férocement gardées ! Ces missions là, elles seraient réservées aux familles au pouvoir, aux enfants de politiciens, à leurs cousins et cousines, à leurs camarades de classe, à leurs voisines et voisins, à leurs associés, à leurs courtisans, et s’il en reste, à leurs dépendances.

Par ailleurs, j’ai aussi appris, qu’apparemment personne au Maroc que moi n’ignore, que les lignées et les pedigrees des tenanciers des partis politiques se croisent à plusieurs intersections et ont souvent fini par se dégrader en payant à la consanguinité la dîme de la vigueur que la diversité donne à la distinction, à la différence et à la capacité de reproduire la santé et la clairvoyance. Ont m’a rappelé avec la rigueur des exemples vérifiés, que les familles qui s’accaparent les postes clés des grands partis politiques et qui héritent depuis plusieurs générations les postes névralgiques de l’État et de la haute administration portent des noms de grandes villes, de tribus, de régions, des belles familles des patrons traditionnels et de leurs entourages. Si certains noms n’évoquent pas ce genre de relations, c’est que la complexification du système a atteint un niveau tel qu’il crée lui- même l’opacité derrière laquelle il dissimule les secrets de ses réseaux. Autrement, les individus qui percent sans faire partie de l’une de ces catégories sont soit des commis loyaux ou des accidents de parcours vite corrigés, soit des électrons libres ou des kamikazes qui ne tardent jamais de se heurter à du dur et à s’écraser ou de se rapprocher trop du feu et se brûler.

Sans entrer dans les détails qu’une étude d’anthropologie politique ou de socio-politique exigerait pour gagner en crédibilité et en valeur académique, que toute personne intéressée pourrait trouver facilement, on attira mon attention sur les quelques exemples qui ont fait les unes des journaux dernièrement portant sur la famille de l’ancien premier ministre et secrétaire général de l’Istiqlal qui suffiraient à étayer l’argument. Les explications indignées de son ancienne ministre de la santé, et aussi très proche parente, en défense de son époux et de sa famille qui détenaient tous des postes de hautes responsabilités, et dans le cas de son ėpoux plusieurs postes en même temps à l’ėpoque, ne servent qu’à enfoncer le clou et confirmer les faits sur lesquels les convictions se fondent. Ça, c’est le verdict sans appel de ce court séjour et des discussions qui l’ont précédées et suivies.

Qui doit nous représenter: l’argument jeune

Des jeunes, que nous nous gardons de catégoriser, évoquent les mouvements des printemps « arabes » ou « démocratiques », des indignés de Madrid, ceux de New York, des insurgés de Hong Kong, des révoltés de Ferguson et des autres villes américaines, le jeune tué par une bombe de la police française durant une manifestation verte pour expliquer que ceux au pouvoir actuellement ne représentent qu’eux mêmes et que les jeunes, qui forment plus de la moitié de la population mondiale sont exclus et marginalisés. On leur nierait leur droit de gérer et d’administrer leurs pays ! Et chaque ils font une révolution on la leur confisque par tous les moyens. Les exemples ne sont pas rares. L’Égypte, la Libye, la Tunisie, la Syrie, l’Afrique entière, le Maroc, le Yémen. Le fait de la confiscation ne change pas mêmes si ses modus operandi ne sont pas toujours les mêmes. De la guerre civile, au coup d’État militaire, militaro-civil et à la pseudo démocratie, les jeunes retrouvent toujours le vieux pouvoir qu’ils ont cru dans des moments de gloire et d’euphorie avoir chassé bien en place.

Pour ces jeunes, les partis politiques et les syndicats, de droite comme de gauche, ont tous trahi les peuples en se laissant vieillir et en les livrant les mains liés à la puissance de la finance mondialisé, au diable, quoi? Ils n’ont pas confiance en eux. Les mouvements actuels, menés par la jeunesse, sont le seul salut des peuples s’ils veulent reprendre leurs destinés en main. Le pouvoir doit être assainit des vieux. Les vieux doivent partir, la limite d’âge pour la représentation parlementaire et communale devrait être 60 ans au plus, celles pour toute forme de responsabilité 50 à 55 pour les professeurs de l’université, les agents d’autorité, les diplomates, les officiers de police et de l’armée, les patrons des boîtes publiques, les médecins, les ingénieurs et les juges. L’application de cette limite d’âge rétablirait aux jeunes leur droit au travail en souffrance et mettrait fin à l’abus de pouvoir des vieux et à leur monopole du marché du travail et de la politique. Si ce n’est pas ça la démagogie, que quelqu’un me dise ce que c’est !

Chacun de ces arguments a été opposé à des discutants qui se sont pris au jeu de l’argumentation avec des jeunes. Parole de scout !

Petite observation concernant la confiance en politique, si on ne peut la faire en des personnes élues, comment et pourquoi la ferions-nous en d’autres dont les seules garanties qu’ils nous donnent sont qu’ils n’ont pas confiance en les élus, qu’ils sont jeunes, qu’ils ont des diplômes, qu’ils sont chômeurs, qu’ils pensent que c’est le droit de tout citoyen de devenir fonctionnaire de l’État s’il le choisi et que l’État est obligé de pourvoir à tout chômeur une fonction dans ses administrations et ses diverses institutions ?

La religion aux sauces piquantes

Le discours latent est clair même quand les expressions prennent des formes d’apparence contraires. Tous les droits dont l’homme, la femme, les enfants, l’environnement et les autres créatures ont besoin sont garantis par la religion, il suffirait de bien ouvrir les yeux et vouloir les y trouver ! En effet, la religion servie à toutes les sauces est aussi le liant de tous les appareils ! Il semblerait qu’il ne peut pas y avoir de politique, donc droits et obligations, dans les pays de traditions musulmanes et des peuples foncièrement judéo-chrétiens en dehors de la religion. Le retour en force du Vatican et des Églises évangélistes et scientolgistes l’atteste.

Pour les pays sous des régimes à caractère islamique, la politique, le droit, l’économie, la finance et la vie civile sont inconcevables en dehors d’un Islam revisité et réchauffé aux feux des intérêts particuliers d’une monarchie, d’une famille, d’une tribu, d’un clan, d’une confrérie, et plus récemment, d’un groupe de pression socio-économique ou d’une idéologie dument motivée! Parce que la religion idéologisée et mise au service de la politique se confond à la culture et sert à définir la civilisation et à justifier toute la panoplie des dominations qu’elle pratique et justifie, elle est protégée férocement par ceux qu’elle sert et vénérée par celles et ceux-mêmes qu’elle condamne à la soumission. Le paradoxe n’est pas impossible à résoudre.

Elle investit les premiers du pouvoir de soumettre et commande aux seconds de se remettre à leur autorité, elle garantit une égalité à tous devant le plus puissant qui décide des attributs de chacun et de tous et dont les décisions sont irrévocables et se justifient par elles mêmes et n’exigent aucune motivation. Sa définition des droits de chacun ainsi que ceux de la communauté et de ses minorités opère à plusieurs niveaux, les uns intemporels, les autres conjoncturels. La seule constance de ces niveaux de définition est leur aptitude à s’ajuster pour protéger le noyau dur et lui assurer la continuité. La nature des moyens ne pèsera dès lors plus lourd dans leur choix. C’est ce qui fait la différence relative des expressions et des manifestations de la même religion à travers le temps et l’espace. Si deux pays se déclarant relever de la même religion ne garantissent pas les mêmes droits à leurs ressortissants respectifs, c’est seulement parce que les conditions socio-politiques, culturelles et économiques de leur survie ne sont identiques. Les fluctuations et les divergences dans les formulations des codes de la famille des pays des mêmes religions et entre des ères historiques différentes attestent de cette flexibilité qui autorise des marges de manœuvre allant de l’interdiction totale à la permissivité absolue. Les exemples ne manqueraient pas si on devait en étoffer la liste.

Par ailleurs, l’emprise des chefs politiques et militaires qui ont fait ces dernières années de la religion un fonds de commerce est telle que leurs disciples prêts à tout faire, des jeunesses de toutes les catégories et les origines nationales, socioculturelles et économiques, n’hésitent plus à renoncer à leurs cultures et afficher leur adhésion à des projets radicaux et de rupture totale. Ils se précipitent à s’exécuter et aller mourir comme s’ils sont en concurrence pour une bénédiction qu’ils ne pouvaient plus trouver chez eux et se laissent pénétrer par les paroles du premier maître de conscience qu’ils rencontrent et qui sait passer ses diatribes pour des injonctions divines. Le plus inquiétant est que la fièvre est très contagieuse et cible ses populations les plus fragilisées avec grande précision et efficacité. Elle affecte les règles de mutation et redéfinit les rapports de pouvoir, culturels sociaux jusqu’à méconnaissance et surprend les plus avertis des politologues, sociologues et psychologies. Rarement force de discours aura été aussi percutante!

Quelque soient les raisons de la migration actuelle vers ces modèles, elles doivent avoir en commun le désaveu des jeunes des idéologies et des politiques qu’elles génèrent dans leurs propres sociétés, leur perte de contact avec les cultures dominantes sans que les gardiens des temples s’en aperçoivent et leur désappointement et frustration profondes dans leur environnement de vie ne s’aggravent.

L’Islam qui, nous dit-on, joua à ses débuts le rôle politique de catalyseur, de rassembleur, d’unificateur et d’égalisateur tant des individus, des tribus et des groupes ethniques pour créer une force de l’histoire se retrouve des siècles plus tard entre des mains qui font de sa puissance incontestée l’instrument de discorde, de dissension, de discrimination, et de ségrégation entre les membres d’une société extrêmement diverse et différente mais qui s’est décrétée devoir être la même. Plus de quatorze siècles après la disparition du prophète, la umma est encore en souffrance ! Si les facultés de rassembleur de l’islam sont évoquées, c’est plutôt pour se protéger d’un élément plus puissant et capable de nuire et de faire du mal, et réclamer des peuples qu’ils renoncent à tous leurs droits sur eux mêmes à un clergé en formation.

La conscience des droits humains doit être couplée de l’engagement des hommes et des femmes à faire la critique rationnelle de ceux qu’ils concèdent à leurs États et des obligations que ces derniers exigent d’eux. Les droits sans la liberté d’en jouir et les libertés virtuelles sans la compétence de leur donner un sens sont le matériau dont sont faites les idéologies de l’oppression, de l’exploitation et de l’exclusion des hommes et des femmes par d’autres et par des structures mentales, culturelles, sociales, politiques et économiques qu’on leur donne l’impression d’avoir mises en place et qu’ils contrôlent eux même.

La conférence de Marrakech que nous avons trouvé par ailleurs pertinente et riche non pas par son programme très ambitieux et la qualité des interventions qui à eux seuls auraient suffit pour en justifier la tenue, mais parce qu’elle fut pour celles et ceux qui portent le souci des droits humains dans le cœur une plateforme d’échange, de discussions et de débats informels, parfois chauds mais le plus souvent courtois et amicaux, en dehors des chapiteaux. Un bon point pour la logistique, le catering, les services de l’ordre et les volontaires qui, malgré les pluies torrentielles et les quelques énervements de certains participants, se sont acquittés en beauté de leurs tâches.

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