Tanger, ville internationale: Culture, raffinement, espionnage et contrebande

Ismail Harakat
Ex-membre des rédactions de plusieures publications au Maroc, en France et en Espagne, Ismail est également académicien. Il est aujourd’hui enseignant chercheur et professeur aux universités canadiennes de Sherbrooke, Laval à Québec et ...
Tanger, ville internationale: Culture, raffinement, espionnage et contrebande

Montréal- De 1923 à 1956, Tanger était administrée par plusieurs puissances occidentales et était même dotée d’une assemblée législative cosmopolite. Si ce statut a été favorable à un foisonnement culturel sans précédent, il a aussi fait de la capitale du détroit en enjeu de taille entre les différents services d’espionnage internationaux, en plus de stimuler la contrebande. Retour sur l’âge d’or de Tanger.

Bien avant 1923, date à laquelle elle est devenue zone internationale affranchie des droits de douane, Tanger a vu se succéder l’essentiel des civilisations qui ont fait l’histoire de la Méditerranée. Phéniciens, Romains, Berbères, Vandales, Arabes, Portugais, Espagnols, Anglais, Français…ont fait de la capitale du détroit une cité unique faite d’un brassage de cultures dont l’effet est encore palpable de nos jours. D’où le surnom de « ville des étrangers ». Aujourd’hui, les Tangérois dits de souche se plaignent du fait que leur ville sourit davantage à ceux qui viennent de s’y établir qu’à la population locale, énumérant au passage les cas de réussite. Mais son emplacement géographique enviable n’a pas fait que servir ses intérêts. La ville a de tout temps suscité les convoitises des puissances étrangères qui y voyaient un point stratégique pour le contrôle du trafic de la Méditerranée

Une dot pour le roi d’Angleterre

Ainsi, en 1471 et après trois tentatives infructueuses, les Portugais s’emparèrent de la ville et en firent la capitale de l’Algarve d’Afrique. Ce qui explique le cachet architectural lusitanien de certains de ses monuments et qui s’ajoute à d’autres influences. En 1661, la capitale du Détroit fut l’objet d’une transaction inédite : La princesse portugaise Catherine de Bragance offrit Tanger comme…dot à son époux le roi Charles II d’Angleterre !

En 1844, la ville était encore aux premières loges lorsque les Français lancèrent un raid sur Tanger en représailles au soutien apporté par le Sultan Abderrahmane à l’Emir Abdelkader, détruisant ses fortifications. Quelques décennies plus tard, lorsque les puissances étrangères ont commencé à s’intéresser au Maroc après l’occupation de l’Algérie par la France en 1830, Tanger est devenue tout de suite très cotée dans la bourse coloniale. Ce qui explique la visite historique et éclair effectuée par le kaiser Guillaume II le 31 mars 1905 pour dire tout le mal qu’il pensait des visées françaises, anglaises et espagnoles, promettant au passage que son pays n’allait pas se laisser faire et qu’il « tenait à l’indépendance du Maroc et au rôle du Sultan ». A souligner que pour se rendre à Tanger, le kaiser prit le yacht impérial, le « Hohenzollern » et une fois accosté, il sillonna la ville à cheval. C’était pour le moins impressionnant.

Lors de la Conférence d’Algeciras, les signataires s’engagèrent à « respecter la souveraineté du sultan et son indépendance » et trouvèrent un compromis « garantissant la défense de leurs intérêts au Maroc ». Mais contrairement à toute la partie concernée par le partage franco-espagnol, le statut de Tanger allait être négocié un peu plus tard par les puissances coloniales. C’est ainsi, que Tanger est devenue officiellement zone internationale en 1923 libre de droits de douane. Le statut définitif a été signé le 24 juillet 1925 par la France, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Union soviétique, les Etats-Unis, la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal. Quelque temps plus tard, l’Italie allait rejoindre les signataires. Pour éviter les susceptibilités entre les uns et les autres, on dota la ville d’une assemblée législative qui se voulait aussi représentative que possible : Trente fonctionnaires internationaux et neuf marocains.

Un carrefour culturel et un nid d’espions

L’impact de se statut particulier sur Tanger a été presque immédiat. D’emblée, la capitale du Détroit prit une sacrée longueur d’avance sur le reste du pays en termes de rayonnement culturel. Les Tennessee Williams, Jean Genet, William Burroughs, Paul Bowles…ont conféré à Tanger une splendeur à nulle autre pareille et certaines de ses librairies comme la Librairie des Colonnes sont devenues de véritables institutions de prestige international. Encore de nos jours, des tentatives sont déployées pour faire revivre ce passé et inscrire Tanger comme un passage culturel obligé.

Mais toute médaille a son revers. Cet engouement suscité par la ville en a aussi fait un véritable nid d’espions dans un contexte de guerre civile espagnole puis de deuxième guerre mondiale. Et le drapeau allemand à la croix gammée a même flotté sous le ciel de Tanger entre 1941 et 1944.

En dehors de cet épisode qui a inspiré bien des polars, le statut international de la ville en un fait une place forte de la contrebande où on échangeait de tout pourvu qu’on y mette prix. Parallèlement, la contrefaçon a connu ses heures de gloire sous le Tanger international bien avant que les Chinois n’en fassent une spécialité nationale. A cela s’ajoute une recrudescence spectaculaire de la criminalité et des règlements de compte entre gangs rivaux.

Forte de son succès, Tanger a vu sa population tripler entre 1939 et 1950 pour atteindre les 150 000 habitants ce qui était appréciable pour les normes de l’époque et son cachet cosmopolite était réputé dans le monde entier. Lorsqu’on flânait sur le boulevard Pasteur ou sur la corniche, on pouvait croiser des dizaines de nationalités et tout le monde en fin de compte se sentait chez lui dans cette ville qui rappelait New York de par son cachet unique en son genre.

A la fin de la deuxième guerre mondiale, le monde arabe et africain mit son point d’honneur à rappeler aux puissances occidentales que l’heure de la décolonisation avait sonné et que la Libération devait aussi concerner les pays Sud. Et c’est dans ce contexte que Mohammed V effectua sa visite historique à Tanger où il plaida pour un Maroc indépendant. Et lorsque le Maroc recouvra son indépendance en 1956, un dahir royal accorda un maintien de la liberté de change et de commerce jusqu’en 1960, date de la suppression des avantages fiscaux. C’est ainsi que Tanger est redevenue une ville marocaine comme les autres, plongeant même dans une profonde léthargie dont elle ne s’est réveillée qu’à partir des années 1990.

© Morocco World News Français. Tous droits réservés pour tous pays. Cet article peut être  reproduit à la condition d’en citer la source et l’auteur.

 

 

 

commentaires

© 2014, Morocco World News - Français

Retour en haut de la page