Le partage et la solidarité dans le monde arabo-islamique (suite)

Mohamed Chtatou
Dr Mohamed Chtatou est professeur universitaire à Rabat en sciences de l’éducation. Il enseigne aussi l’anthropologie culturelle (culture et histoire amazighes) à AMIDEAST et la communication et l’interprétariat à l’Institute for Leadership and ...
Le partage et la solidarité dans le monde arabo-islamique (suite)

Rabat- Il va sans dire que la majorité des religions et croyances humaines s’articulent autour d’une dualité mettant face à face le bien et le mal. Pour les religions du livre, l’aspect le plus important du bien et sans aucun doute le partage.

En Islam, la philosophie du partage est inscrite dans une multitude de sourates du Saint Coran, dont notamment :

« Entraidez-vous dans la bonté (partage) et la piété

   et point dans le mal et l’agression »

et elle trouve son ample expression dans plusieurs notions : la notion de l’Oummah, la zakat, kafalat al-muhtaj, kafalat al-yatim.

1-   L’Oummah on «la Nation des Croyants »

C’est une notion selon laquelle les musulmans sont tous égaux devant Dieu en dépit de leurs différences ethniques, linguistiques, matérielles ou géographiques ; ce qui les distingue les uns des autres, c’est leur degré de piété et de croyance.

Ainsi, le concept transversal de la notion d’Oummah est le partage. Ceci est illustré de façon transparente est directe par un hadith du Prophète Sidna Mohammed, que la paix et le salut soient sur lui :

« Quand un membre ou une partie du corps humain est attaqué par un mal (microbe ou virus) tout le corps vole au secours de cette partie sans hésitation »

Ce hadith imagé montre sans ambages l’importance du partage et de la solidarité en Islam.

Cette solidarité agissante entre les musulmans de différentes contrées et culture trouve son ultime expression durant la saison du Hajj (pèlerinage à la Mecque) quand trois millions de croyants d’une centaine de pays du monde se trouvent côte à côte à la Mecque ou à Médine en Arabie Saoudite, dans un espace exigu, pour accomplir les rites du pèlerinage. Ce rite est censé s’accomplir dans le partage et la solidarité et c’est ce que les pèlerins s’évertuent à accomplir avec verve.

2- Zakat : c’est une taxe religieuse annuelle versée par le Croyant à bayt-al-Mal, à l’Etat islamique dont les fonds servent à combattre la pauvreté et l’exclusion dans la société. A la différence des taxes de l’Etat moderne, les taxes religieuses sont volontaires et leur non-paiement n’est pas réprimable par la loi.

3- Kafalat al-muhtaj / kafalat al-yatim : c’est la prise en charge immédiate du nécessiteux et de l’orphelin par l’état islamique grâce aux fonds propres de cet état. Aussi le nécessiteux est pris en charge jusqu’à la fin de ses jours dans diverses institutions financées par les fonds de bayt-al-malou les legs religieux connus sous le nom des habous.

L’orphelin quant à lui est pris en charge jusqu’à l’âge de la majorité ou son insertion professionnelle dans la vie active en faisant usage des mêmes fonds. Les legs religieux ou habous sont effectués en nature ou espèces par des croyants auprès de l’état à des fins de partage et de solidarité. Ces legs soit sont anonymes soit portent le nom du mécène ou donateur.

Il faut signaler avec force que ces pratiques religieuses sont d’une grande valeur pour les croyants et au fil des siècles sont devenues une obligation citoyenne de ce que Antoine Selosse du Centre Culturel européen Saint Martin de Tours appelait « citoyenneté partagée ». D’ailleurs le croyant qui s’emploie à effectuer des donations auprès de l’état pour des fins de partage est appelé en arabe mohsin « bienfaiteur », ce même mot est passé dans la langue française sous la forme de « mécène ».

Des états en crise

Au début du siècle dernier avait apparu dans le monde arabe un courant philosophe qui prônait la nahda « renaissance » et la modernité.

Avec l’accès de ces pays à l’indépendance, les régimes mis en place étaient en grande partie des structures logiques d’inspiration européenne, d’où l’abandon de l’état islamique. Mais à la différence de l’Europe ces structures n’étaient pas démocratiques mais plutôt totalitaires soit de nature militaire soit oligarchique. Ce système de gouvernement favorisa l’émergence de classes et d’élites dirigeantes qui se sont enrichis aux dépens de l’état par des moyens illégaux. Cet état des choses entraîna une grande fracture dans les sociétés arabes entre les élites qui se sont enrichies grâce au système de rente et la classe ouvrière, pauvre au départ, s’appauvrissant davantage. N’ayant pas prévu un système de solidarité et de partage, les classes pauvres se trouvèrent totalement marginalisées donc facilement récupérables par les mouvements contestataires.

En 1972, apparut au Maroc un groupe de musique « Nass El Ghiwane » qui chanta les problèmes de la classe défavorisée. Les thèmes contestataires galvanisèrent le petit peuple car à la différence des autres chanteurs, ce groupe interpréta les thèmes de l’exclusion et de la pauvreté.

Les chansons de ce groupe trouvèrent audience chez les intellectuels contestataires et les couches sociales défavorisées partout dans le monde arabe.

La réussite exemplaire de ce groupe de musique du terroir tant sur le plan national qu’arabe est due en grande partie aux thèmes de partage et de solidarité abordés ouvertement pour la première fois.

35 ans plus tard, le groupe « Nass El Ghiwane » est toujours contestataire et toujours porte-drapeau de la solidarité:

O être humain,

O être humain,

Pourquoi sommes-nous des ennemis?,

Nous sommes des frères,

Nous sommes des cousins,

Nous sommes des voisins,

O être humain,

Mais ils chantent aussi les grands maux de la société moderne arabe avec verve et sans détour:

O Dieu tout clément

Pourquoi notre été est devenu hiver?

Et notre printemps automne?

Pourquoi les officiels

Sont-ils menteurs et oppressants?

Et les juges injustes?

Et pourquoi nos chefs d’état

Sont-ils tellement oppressants?

Mais la chanson engagée à elle seule n’a pas pu résoudre les problèmes du citoyen arabe pauvre, analphabète et oppressé par la dictature et le poids du passé qu’on ne cesse de lui glorifier pour l’assommer et détourner son regard des problèmes quotidiens de mauvaise gouvernance.

Après l’avènement de la révolution iranienne de Khomeini à la fin des années 70, des mouvements islamistes apparurent comme des champignons dans tous les pays arabes, en mal de liberté. Ils prêchèrent la réislamisation de la société et le retour aux sources de l’Islam en se débarrassant au passage, de tout ce qui a trait à la modernité.

Les groupes islamistes doivent leur franc succès non pas à leur orthodoxie religieuse mais plutôt à leurs actions concentrées et volontaires de solidarité et de partage en faveur des couches défavorisées laissées pour compte par leurs gouvernements corrompus et oppressants. Ainsi, les islamistes gagnèrent à leur cause, sans coup férir, les couches défavorisées de plusieurs pays arabes où les pourcentages de pauvreté variaient et varient entre 60% et 70% de la population.

Donc comment s’y sont pris les islamistes pour réaliser leur exploit de partage et de solidarité là où les gouvernements avec leurs structures, leurs ministères et leurs budgets ont lamentablement échoué?

Le succès des islamistes dans leur politique de partage et de solidarité est dû en grande partie à leur droiture dans la gestion des affaires locales, leur transparence, leur réalisme et leur proximité à tout moment.

Ainsi, les islamistes recensent périodiquement les besoins des couches pauvres de la population et subviennent immédiatement à leurs besoins en denrées alimentaires, effets vestimentaires, fournitures scolaires ou bien en médicaments, chaises roulantes ou lunettes de vue pour les malvoyants.

En cas de décès, d’accident ou de catastrophes naturelles, les islamistes prennent à leurs charges frais d’enterrement, d’hospitalisation ou bien les dédommagements sans aucune condition préalable, en apparence bien sûr.

De cette façon indirecte, le projet de société islamiste gagne les cœurs et par la même occasion gagne des voix électorales, alors que les laïcs ou autres tendances politiques souffrent du manque de crédibilité à cause de leur manque de transparence et de volontarisme politique.

Les islamistes en Turquie avec le Parti pour la justice et le développement ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi) ont montré qu’ils sont capables de grandes avancées sociales grâce à leur politique volontariste de partage et de solidarité au sein de leurs sociétés, ce qui leur a fait gagner la confiance des citoyens de tout bord même ceux qui ne croient pas, dur comme fer, à leur dogmatisme politique.

L’ère du partage et de la solidarité est arrivée

Grâce à des hommes comme Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela et beaucoup d’autres, le monde aujourd’hui est un environnement plus sûr, plus droit, plus égalitaire mais est-il plus solidaire et plus tourné vers le partage? Malheureusement non.

Il est du devoir de tout citoyen qu’il soit, de montrer de façon plus volontaire son sens de solidarité et de partage. Pour ce faire, il est du devoir de tout le monde de réinventer le geste historique de Saint Martin de Tours et de l’universaliser de façon solennelle et aller même plus loin à inscrire un tel acte de générosité humaine dans les constitutions des pays membres de l’ONU, comme c’était le cas avec les droits de l’homme.

Aujourd’hui, notre monde, plus fracturé qu’avant, a beaucoup plus besoin d’un Saint Martin de Tours pour répandre plus de générosité, de partage et de solidarité parmi les citoyens de cette planète, notre unique habitat.

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