Pourquoi une brouille entre le Maroc et la Tunisie sur le Sahara est invraisemblable

Samir Bennis
Docteur en relations internationales et diplômé d’études supérieures en sciences politiques, études ibériques, études diplomatiques, Samir Bennis avait entrepris des recherches postdoctorales diplomatiques à Madrid, avant de s’envoler à New York ...
Pourquoi une brouille entre le Maroc et la Tunisie sur le Sahara est invraisemblable

New York- Les Marocains ont été surpris samedi dernier par une rumeur peu probable selon laquelle le roi Mohammed VI aurait décidé d’écourter sa visite en Tunisie et retourner au Maroc. La raison de cette supposée décision aurait été un désaccord entre lui et le Président tunisien, Moncef El Merzouki, sur le conflit du Sahara.

Après avoir entendu la rumeur, les Marocains, y compris moi-même, se demandaient si c’était juste une rumeur ou s’il s’agissait, en effet, d’une autre tentative des services secrets algériens de gâcher la fête.

Ce a qui rendu la rumeur improbable est le fait que le premier jour de sa visite en Tunisie, l’importante délégation accompagnant le Roi Mohammed VI avait signé 23 accords bilatéraux avec le gouvernement tunisien couvrant une multitude de domaines. Dans la pratique diplomatique, cela pourrait signifier un record, car il est rare de voir deux pays signer tant d’accords et de protocoles à la fois.

Pour tout commentateur familiarisé avec les relations politiques entre les pays d’Afrique du Nord, un tel succès diplomatique du Maroc ne pourrait sûrement pas passer inaperçu en Algérie, d’où peut-être la volonté du gouvernement algérien de faire tout son possible pour gâcher le moment et faire en sorte que la visite royale ne se déroule pas sans heurts.

Depuis que je l’ai lue, je me suis dit que la dite rumeur était peut-être colportée par les services secrets algériens, et qu’il était très peu probable qu’on assiste à une telle tournure des événements moins de 24 heures après la signature de 23 accords bilatéraux.

Ce que l’on doit garder à l’esprit c’est que, avant qu’un chef d’Etat ou de gouvernement ou un ministre des affaires étrangères, ne se rende dans un autre pays, l’ordre du jour de sa visite est préparé à l’avance. Chaque élément des points de discussion entre les deux parties est examiné avec soin avant que la visite n’ait lieu. Pour des visites d’une telle importance, comme celle effectuée par le Roi Mohammed VI en Tunisie, il faut certainement plusieurs semaines, et parfois des mois de correspondances entre les autorités compétentes des deux pays, lesquelles veillent à ce que la visite se déroule dans les meilleures conditions et ait des retombées positives pour les deux pays.

Par conséquent, on peut affirmer avec certitude que si la question du Sahara fit partie de l’ordre du jour des discussions entre les deux chefs d’Etat, ce ne fut pas par hasard. Au contraire, si cette question fut abordée, c’est parce que les deux parties avaient convenu à l’avance d’aborder. Quand un sujet est abordé lors d’une réunion entre deux chefs d’État ou de gouvernement, leurs ministères des affaires étrangères conviennent à l’avance quels sont les aspects du sujet à traiter lors de leurs réunions.

Ayant moi-même été impliqué depuis plusieurs années dans la préparation des échanges de visites entre différents gouvernements, je sais pertinemment que si un accord n’est pas atteint sur les points de discussion d’une visite, une telle visite n’a aucune chance d’avoir lieu. Une visite d’un chef d’ Etat ou de gouvernement à un autre pays n’a lieu qu’une fois les différences entre les deux pays, le cas échéant, sont aplanies.

Le Roi Mohammed VI ne serait pas allé en Tunisie s’il n’avait pas été sûr que la question du Sahara ne serait pas abordée, ou au cas où elle le serait, elle serait discutée sans toucher les aspects qui pourraient déclencher une crise diplomatique entre les deux pays.

En outre, ce qui rend la rumeur peu probable est que la Tunisie n’a jamais fait une déclaration sur le Sahara hostile à la position marocaine. Dans une conférence de presse lors de sa visite à Alger en Février 2012, le président Moncef Merzouki avait appelé à parvenir à un règlement du conflit qui permettrait de préserver les intérêts de toutes les parties, tout en soulignant que la relance du Maghreb et la réouverture des frontières entre le Maroc et l’Algérie étaient de nature à ouvrir la voie à l’établissement d’un climat psychologique susceptible d’ ouvrir des canaux de communication et aider à créer de nouvelles conditions politiques et psychologiques favorables à la résolution du conflit.

En outre, dès qu’ il a été élu président de la Tunisie après la chute de son prédécesseur Zine El Abidine Ben Ali, El Merzouki a fait de la construction d’une viable et solide Union du Maghreb l’une des priorités de son mandat. Peu après son élection, il a fait plusieurs déclarations dans lesquelles il a souligné que « l’activation de l’Union du Maghreb arabe est plus que jamais nécessaire », ajoutant que « les peuples de la région aspirent à voir l’ère de la libre circulation aux frontières ouvertes se réaliser ».

De plus, il y’a aussi un détails personnels à prendre en compte: le fait que l’actuel président tunisien a fait ses études dans la ville marocaine de Tanger, et son père ayant été un réfugié politique au Maroc en 1956.

Dans une interview à la chaîne de télévision marocaine 2M en Janvier 2012, Merzouki avait souligné son attachement affectif au Maroc, un pays qu’il considère comme son propre pays . «Je me considère du Maghreb et je considère le Maroc comme mon propre pays », Marzouki a déclaré, rappelant qu’il avait étudié à Tanger et que son père était un réfugié politique au Maroc en 1956.

« Mon père a été reçu par feu SM le Roi Mohammed V et a vécu à Tanger et Marrakech. Il s’est remarié au Maroc, j’ai donc des frères qui sont des Marocains », at-il dit. « Le Maroc est un pays qui est le mien. Nous sommes une famille Maghrebine. Pour moi, le Maghreb n’est pas seulement une réalité politique ».

Après son élection comme président tunisien, Merzouki a eu une conversation téléphonique avec le Roi Mohammed VI, ce dernier étant le premier chef d’Etat à recevoir un appel téléphonique de la part du nouveau chef d’Etat tunisien. C’est dire l’importance que le Maroc revêt pour Merzouki.

En outre, Merzouki est également un ardent défenseur du retour du Maroc dans l’Union africaine. Son engagement pour la réalisation de cet objectif a été mis en exergue pendant le 18ème sommet des chefs d’ Etat et de gouvernement de l’Union africaine, tenu à Addis -Abeba en Janvier 2012, lorsque’il a déclaré : « l’Union africaine ne peut pas se passer d’un pays aussi important que le Maroc, il s’agit d’une anomalie majeure qui doit être corrigée ».

Sur la base de ce qui précède, il serait naïf de penser que le président tunisien serait tenté de prendre une position hostile au Maroc au sujet du Sahara, encore moins durant la visite du Roi Mohammed VI en Tunisie. Le président tunisien est bien conscient que ce conflit est le principal, sinon le seul obstacle, à la construction d’une Union véritable et viable du Maghreb, et aussi le déclencheur qui a poussé le Maroc à se retirer en 1984 de l’Organisation de l’Unité Africaine, le prédécesseur de l’ actuelle Union Africaine.

Pour toutes ces raisons, il est peu probable que le président tunisien ou son gouvernement prenne une position favorable à la création d’un Etat non – viable dans le Sahara.

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